Vingt ans, rien de moins, que Buck 65 fait de la musique, dont douze depuis Vertex et la reconnaissance internationale. Vingt ans de hip-hop, mais aussi d'escapades vers le rock, le folk, la chanson ou les musiques électroniques. Vingt ans de sorties grand public et de side projects réservés aux fans. Vingt ans, et le moment idéal pour se lancer dans une interview fleuve et se lancer dans une longue rétrospective de cette carrière riche.

 Buck 65

Ton dernier album, 20 Odd Years, célèbre une carrière longue de 20 années. 20 ans déjà ? Nous nous souvenons tous des sorties de la fin des années 90, mais que s’est-il passé avant ?

Au milieu des années 90, vers 96 sans doute, j’ai commencé à collaborer avec Anticon à San Francisco, et à élargir mon public. Mais 6 ou 7 ans avant ça, je faisais déjà de la musique à Halifax, ma ville, à une plus petite échelle. Ma première maison de disques était un label indépendant du nom de Murder Records. Il avait été fondé par un groupe de rock, d’Halifax également, Sloan.

A cette époque, dans les premières années des années 90, ils avaient signé avec DGC, ils étaient donc sur le même label que Nirvana, Weezer, et cela créait beaucoup d’enthousiasme. Avec l’argent que leur a apporté ce contrat, ils ont lancé leur propre structure. Ils ont aussi négocié un contrat de distribution, avec MCA, qui n’existe plus aujourd’hui, et qui leur permettait de rendre leur musique disponible dans tout le Canada. Ils ont ainsi sorti quelques-uns de mes enregistrements, y compris en vinyle.

La première chose que j’ai eu à vendre a dû sortir en 1990 ou 91. Il y a eu d’autres sorties encore avant, mais seulement sur cassette, j’allais déposer ça en magasin moi-même, j’en vendais de cette façon, mais vraiment peu.

Tu n’as jamais pensé ressortir cela ?

J’y ai pensé, un peu. Mais je sais que beaucoup de choses circulent déjà sur Internet. Le premier véritable album a été Game Tight, en 92 ou 93. Je l’ai vu circuler à plusieurs reprises sur le Net. Avant, j’avais sorti quelques maxis, et des cassettes.

Je dois avouer beaucoup aimer l’idée que certaines de mes sorties sont obscures et dures à trouver. Quand j’étais jeune, c’était difficile de mettre la main sur la musique que j’aimais, mais c’est aussi ce qui accroissait mon intérêt pour elle, la trouver créait une sorte de challenge. Quand tu parviens à trouver ce que tu as longtemps cherché, ça crée une grande satisfaction.

Je me souviens, étant jeune, avoir senti battre mon cœur très vite, rien que pour avoir trouvé une nouvelle musique. C’est une expérience que j’ai tellement appréciée que j’espère que des gens peuvent l’éprouver avec ma propre musique. C’est sans doute égotiste, mais je trouve ça très excitant. Je sais que des gens me suivent assidûment. Je pourrais leur faciliter la tâche, mais je veux leur laisser le plaisir de chercher dur.

Encore aujourd’hui, tu sors un album chez une major, Warner, mais tu mènes de nombreux projets parallèles. C’est délibéré, de gérer plusieurs canaux de front comme ça ?

Autrefois, je ne me disais pas : “bon, ceci doit rester petit et obscur”. Je voulais avoir du succès. Mais maintenant, je pense qu’il est bon de garder certaines choses à une petite échelle. Quand je travaille, mes motivations sont d’abord personnelles. Quand je mène des projets extérieurs à Warner, je cherche à exprimer quelque chose qui me représente, c’est très difficile d’espérer intéresser d’autres personnes. Et quand ma musique est trop personnelle, je ne suis pas à l’aise pour la vendre, pour l’imposer à d’autres gens.

Si potentiellement, quelqu’un est intéressé, j’adresse de petits signaux, pour qu’il soit au courant. Je fais les choses en petit, et si quelqu’un cherche à les trouver, il y parviendra. Des projets comme les albums Dirtbike, c’est une façon de me protéger. La grosse motivation, dans ce cas, c’est de faire la musique que je veux vraiment faire, d’y prendre du plaisir. Ça nécessite d’éliminer toute possibilité d’échec. Je ne ressentirai un tel échec que si j’essayais de vendre cette musique, que si je l’envoyais à la presse, et qu’elle ne l’aimait pas. Alors, avant même d’avoir commencé ce projet, j’ai décidé que je ne le vendrais pas, que je n’enverrais rien à la presse. Une fois cette possibilité éliminée, mon travail s’en est trouvé affecté. Ça l’a rendu meilleur, en fait.

Je connais plusieurs fans de Buck 65 qui aiment beaucoup Dirtbike. En fait, c’est leur album récent préféré.

Oui, c’est aussi mon préféré. Quand je prépare un album pour Warner, quelque chose qui doit se vendre, je doute dès que j’ai une idée : "oh, peut-être que cela ne sera pas très populaire". Mais quand je travaille de façon plus égoïste, je me sens plus libre et honnête. Et c’est intéressant de voir que c’est finalement cela qui marque le plus les gens.

Pourtant, on retrouve quelques titres de Dirtbike sur le dernier album pour Warner...

Deux morceaux. Quand ils ont entendu la version originale de "Paper Airplane", quelques-uns de mes proches m’ont fait savoir qu’ils trouvaient cette chanson très bonne, et qu’elle méritait d’être entendue par plus de gens. Je n’aime pas trop retravailler mes morceaux, mais je dois admettre que l’originale était de mauvaise qualité. J’ai pensé que je pouvais aller plus loin avec ce titre. Quant à la deuxième chanson, "She Said Yes", je l’aimais vraiment beaucoup. C’est très doux, c’est inhabituel pour un morceau de hip-hop d’être aussi beau et délicat. Je souhaitais que davantage de gens puissent entendre ça.

Quand j’ai fait Dirtbike, c’était vraiment rien que pour moi, et pour les gens susceptibles d’être intéressés. Mais j’ai pensé que ça valait la peine de recycler ces chansons pour enrichir un peu mon travail.

Cependant, tu travailles toujours pour Warner, et tu dois donc toujours composer avec la pression. Comment la gères-tu ?

Après Dirtbike, j’ai commencé à me poser des tas de questions. Ce projet m’avait pleinement satisfait, d’un point de vue créatif. Et je me suis demandé comment redéfinir ma relation avec Warner, si j’arrivais à être heureux, en tant qu’artiste, en travaillant selon mes propres termes. C’était une question difficile. C’est là que j’ai réalisé que ma relation avec eux était une question de business. Je devais donc les voir comme un moyen d’étendre mon public, cela m’aiderait à définir quel type d’album préparer pour eux. Par exemple, pour le dernier album, je me suis dit : "bon, peut-être vais-je devoir penser un peu plus à des mélodies". La mélodie, c’est une chose de base, à laquelle tout le monde est sensible. Je devais donc m’efforcer à faire mon disque le plus mélodique.

N’as-tu pas essayé de faire pareil avec tes albums précédents pour Warner, Talkin’ Honky Blues et Secret House Against the World?

Non, parce que c’était avant Dirtbike. Je ne pensais qu’à être créatif, qu’à explorer toutes les idées possibles. L’industrie de la musique était un peu différente il y 5 ans. Je pouvais donner à Warner n’importe quel album, ils n’y trouvaient rien à redire. Ils ne faisaient qu’accepter ce que je leur proposais. Mais ça a changé. Les maisons de disques sentent qu’elles ne peuvent plus prendre les mêmes risques qu’avant.

Mais Warner ne m’a jamais dit ça, ils ne m’ont jamais demandé de faire de la musique populaire, ou quoi que ce soit dans le genre. C'était juste une question de timing, ce changement est arrivé juste au moment où je me posais ce genre de questions, les deux choses ne sont pas vraiment liées.

A propos de ce nouvel album, la plupart des morceaux sont des duos. C’était décidé dès le départ ?

Hé bien, comme je l’ai dit, je voulais vraiment faire mes chansons les plus mélodiques. Et j’ai tout de suite réalisé que c’était un domaine où j’avais besoin d’aide, parce que je ne suis pas un grand chanteur. Dans de nombreux cas, j’ai écrit moi-même les mélodies et les paroles, mais je savais que ça ne sonnerait pas pareil si j’essayais de les chanter. Et je connais tellement de chanteurs talentueux…

Parfois, quand j’écrivais, j’entendais un certain grain de voix, et la plupart du temps j’étais capable de trouver des amis qui avaient le timbre adéquat. Dans certains cas, c’est la voix d’une femme que j’avais en tête, et bien sûr ça ne pouvait pas être moi. Mais peut-être que James Blake me donne tort, peut-être que je pourrais sonner comme une femme, jusqu’à un certain point….

Par exemple, concernant mon amie Jane Grant, qui chante sur trois chansons. Je me suis juste rappelé que cette amie proche avait cette voix incroyable. A mesure que j’écrivais, j’entendais une voix de sa qualité, je me disais que ça ferait sens de la solliciter, qu’elle m’aide sur cette chanson. C’était vraiment juste comme ça, penser à une mélodie, se dire après, “OK, j’ai besoin de l’aide de quelqu’un”, puis se mettre en quête de la voix adéquate. Je n’ai pas vraiment cherché à faire un album de duos, c’était juste une conséquence naturelle de mon idée de départ.

A propos des mélodies, c’est quelque chose qu’on trouve plus facilement dans le pop rock que dans le hip-hop… Je me souviens d’un temps, à l’époque de Talkin’ Honky Blues, où tu disais vouloir tourner le dos au hip-hop. Mais tu y es finalement retourné. Que s’est-il passé, exactement ?

Eh bien, si l’on parle de l’album Situation, c’est venu en parlant à un ami, qui est DJ, et qui fait des beats hip-hop. Il m’a dit un jour, au cours d’une longue conversation : “tu sais, j’aime bien la musique que tu as faite ces dernières années, mais j’aimerais t’entendre à nouveau sur un vrai album de hip-hop, je voudrais vraiment entendre tes raps sur des beats et tout le reste”.

Je travaille toujours de très près avec mes amis. Et un jour que j’étais à Montréal, où il habite, nous sommes allés chez lui, nous avons fait trois chansons, juste des démos, et on a pris du bon temps. Je n’avais pas fait de véritable album hip-hop depuis des années, mais on s’est mis d’accord pour faire quelques titres de plus. L’intention, au début, c’était de faire les choses en petit, qu’il puisse sortir lui-même. Mais à mesure que nous faisions de nouveaux morceaux, l’envie de faire un album nous est venue. A l’origine, nous le destinions à Warner, mais ce n’était pas logique vu le chemin que j’avais pris avec eux.

Revenons-en à ta carrière. Quel a été le meilleur moment de ses 20 longues années de carrière ?

Je me suis moi-même beaucoup posé cette question. Et la réponse la plus honnête me surprend moi-même. Pour moi, l’époque la plus excitante, c’est vers mes débuts. Je n’aime pas beaucoup la musique que je faisais alors, mais cette époque en elle-même était exaltante. Quand tu commences à sentir que quelque chose est en train de se passer, que les gens sont intéressés par ce que tu fais, que c’est neuf, c’est très exaltant, même si j’étais un peu à l’ouest question créativité.

Quand je repense à cette époque, aux shows que je donnais, aux gens avec qui je bossais, c’était tous les jours du fun. C’est les meilleurs moments que je n’aie jamais passés. Quand ça a commencé à devenir important, ça a été plus de travail, plus de pression, c'était plus exigeant. Penser à cette époque m’a donné la motivation de faire Dirtbike. Je voulais revenir au temps où faire de la musique, c’était simple et amusant. Je voulais sentir ça à nouveau. Je voulais éliminer toute cette structure autour de moi.

A Halifax, au début des années 90, il y avait un intérêt énorme pour la musique. Principalement pour le rock, mais tout de même, c’était excitant de voir Sub Pop signer ces gens à Halifax. Tout à coup, le monde entier nous regardait : "oh, il se passe quelque chose ici". Rien que l’ambiance dans les rues, c’était génial.

Comment ça se fait qu’il y ait eu un impact sur le hip-hop ?

Je ne sais pas. A cette époque j’ai commencé à mettre le nez en dehors du hip-hop. Avant ça, j’étais dans le hip-hop de manière très hardcore, très forte. Mais j’ai eu ce petit contrat avec un label indie rock, et j’ai commencé à passer pas mal de temps dans leurs locaux. C’est comme ça que j’ai découvert P.J. Harvey, Tom Waits, Nick Cave. J’écoutais tout à coup plein de musique qui ne m’avait jamais intéressée. Des gens que je respectais me disaient : "tu devrais écouter ça, si tu fais attention aux paroles tu vas aimer". Et ils avaient raison ! Je pense que je n’aurais jamais évolué comme ça, si mon premier label n’avait pas été un label d’indie rock.