Buck 65 - Interview

03/11/2011, par Sylvain Bertot | Interviews |
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Mais alors, qu’en est-il du reste de la scène hip-hop d’Halifax, qui a connu une mini-hype à la fin des années 90 ? Ca a été la même histoire pour les autres artistes ?

Je pense, oui. Dans les années 90, j’animais une émission hip-hop sur la radio d’Halifax, la seule qui existait. Cette émission n’était pas exclusivement hip-hop, elle parlait plus largement des talents locaux. Je faisais des beats pour d’autres artistes, que j’invitais dans mon émission. D’une certaine façon, j’étais en train de façonner le son du hip-hop de ma ville, sans vraiment le réaliser. C’est devenu une véritable identité, quelque chose de très spécifique à Halifax et à la musique hip-hop qui en venait.

Et quelques années plus tard, quand j’ai rencontré quelques unes des personnes derrière le label Anticon, nous avons découvert que nous avions des idées très similaires. Ça collait bien. Il faut se souvenir que le noyau dur d’Anticon, Sole, et Alias, avant que le label ne s’installe à San Francisco, était basé dans l’Etat du Maine, qui est très près d’Halifax. On pouvait très facilement se rendre d’une ville à l’autre. La géographie a facilité les connexions. Une famille a alors commencé à se développer, des idées se sont rassemblées, et nous avons commencé à explorer pour de bon cette idée d’un univers hip-hop alternatif.

Buck 65

Ça a été délibéré ? Allons-y, créons un hip-hop alternatif...

Je pense que c’était là avant, mais quand nous nous sommes connus et que nous avons commencé à échanger, nous avons vraiment réalisé que nous étions différents des autres. Et on a décidé de l’assumer. Nous étions rejetés par la scène hip-hop, et c’était douloureux pour beaucoup d’entre nous. Et finalement, la meilleure façon d’affronter cette peine, c’était de dire : "nous sommes fiers d’être différents, d’être ce que nous sommes".

Ça me rappelle les réactions que nous avons connues, ici en France, quand nous avons commencé à chroniquer des sorties Anticon. Les puristes du hip-hop nous rejetaient violemment. Leur truc, c’était davantage le New-York du début des années 90, que j’adore au passage. Mais bon, après 10 ans, il était peut-être tant de passer à autre chose…

Exactement. Pour moi, si je voyage au Japon, ça n’a aucun intérêt d’écouter du hip-hop qui sonne comme à New-York. Il y a des tas de choses qui sont fantastiques dans la musique de New-York, mais j’en prends le meilleur sur place, à New-York. Tu peux chercher à imiter ça, mais ça ne sera jamais pareil, jamais aussi fort. Quelquefois seulement, comme un truc que j’avais écouté une fois à Rotterdam, aux Pays-Bas, et qui m’avait vraiment impressionné. C’était une imitation du son de New-York, mais très réussie.

Mais la plupart du temps, ce n’est jamais très captivant. Le premier truc de hip-hop français qui a retenu mon attention, c’était une chanson qui utilisait le nom de chaque station de métro. Et ce que j’aimais dans cette musique, c’est qu’elle samplait de la musique française traditionnelle, des trucs avec de l’accordéon, tout ça… C’est ce que j’attendais du hip-hop français : qu’il sonne français. Je veux entendre des idées françaises, je veux une nouvelle perspective. Ça n’a aucun intérêt pour qui que ce soit si ce n’est qu’une imitation des Américains.

Et c’était pareil pour moi. Je dois avouer qu’au début, je faisais aussi de l’imitation. Et puis j’ai réalisé que c’était les choses différentes qui me rendaient intéressant. Je l’ai réalisé en vieillissant. Le tournant décisif, c’est quand je vivais à Paris et que j’ai enregistré Talkin’ Honky Blues. Et je pense que c’est parce que, soudainement, je venais de partir de chez moi. Je voyais les choses autrement. L’endroit d’où je venais m’inspirait, mais seulement parce que je n’y vivais plus. Ça arrive souvent avec moi. Je parle d’endroits, d’événements, une fois qu’ils sont loin derrière moi. Ça m’apprend beaucoup de choses sur moi-même.

A propos de ton expérience française, combien de temps as-tu vécu ici ?

Eh bien, je suis venu en 2002, et je suis parti en 2008 (NDLR : il dit les dates en français). J’ai beaucoup bougé dans l’intervalle. Je suis allé à Londres, puis à New-York, pour un petit moment. Mais je suis toujours revenu.

Tu retiens quoi de ton expérience française ?

J’ai appris un peu la langue, mais pas autant que j’aurais voulu. Je la comprends, mais j’aurais dû rester plus longtemps pour vraiment la parler. J’ai eu aussi un bon aperçu des différences de cultures, de philosophies, de façons de voir le monde. J’ai appris des choses sur moi.

Pour moi, ça a été difficile de vivre ici. Chaque jour, c’était un nouveau défi, il était impossible de se laisser aller. J’aurais du mal à l’admettre devant beaucoup de gens, mais je dois avouer que j’ai autant détesté qu’adoré Paris. Et quand tu hais quelque chose, eh bien, tu apprends également. Ça m’a vraiment affecté, en tant que personne. Je me sens toujours connecté à la France, même quand je n’y suis pas. Des fois, quand je suis chez moi, je me dis : "c’était vraiment français de ma part, de réagir comme ça". J’en ai gardé quelque chose. Mais quand j’habitais ici, j’étais plutôt un observateur, je regardais, je cherchais à apprendre. Mais je restais en dehors.

Tu as tout de même gardé quelques relations ici.

Oui. Je donne un concert demain ici, mais je suis arrivé dès vendredi (NDLR : l'interview a eu lieu un lundi), pour avoir quelques jours à moi et rencontrer des gens et de vieux amis. Je suis toujours en relation avec mon ex, Claire, que l’on entend sur Secret House. J’espérais la voir ce week-end, mais elle était à Rome. Et puis tu sais, hier, je me suis juste promené dans mon ancien quartier, je suis allé visiter les endroits où j’avais l’habitude d’aller. Je suis allé au Cimetière Montparnasse, voir la tombe de Gainsbourg, lui dire bonjour. Je suis passé près de sa maison rue de Verneuil, et dans mes endroits préférés, de petits parcs. Je faisais beaucoup de balades, quand j’habitais ici.

Nous avons discuté un peu de ta connexion avec Anticon. C’était à la fin des années 90, et au début des années 2000. Que reste-t-il de cette scène rap indé aujourd’hui ? Existe-t-elle encore ?

Pour l’essentiel, je crois qu’elle n’existe plus. Pourtant, à certaines occasions, des choses me la rappellent, qui me disent qu’il en reste peut-être quelque chose. Par exemple, il y a deux ans, j’étais à Austin, au Texas, où j’ai donné deux concerts. L’un d’eux était pour Anticon, rien qu’avec des artistes Anticon. L’autre pour Strange Famous, le label de Sage Francis, avec plein de vieux rappeurs comme 2Mex. Et j’ai senti que l’esprit revenait. Le public était très enthousiaste. Ils se souvenaient des vieux albums, mais étaient intéressés par les choses plus récentes, également.

Il y a quelques années, j’ai sorti l’album de Bike for Three sur Anticon, et c’était intéressant de voir qui réagissait. Etonnamment, l’album a été très populaire auprès des gosses mexicains de Californie, qui était une grosse composante du public d’Anticon à l’origine. Ça a été une surprise très intéressante. J’ai discuté avec un ami à moi, qui est aussi un proche de 2Mex, et qui traine avec des types très gangsta. Et il me disait qu’il lui était arrivé de rouler à travers Los Angeles avec tous ces types durs et dangereux, avec l’album de Bike for Three à fond, et dont ils connaissaient les paroles par cœur. J’ai trouvé ça incroyable. Ça m’a montré que, quelque part, le cœur continuait à battre.

Mais à part ça, cette scène est complètement en morceaux. Et je crois bien que j’ai été le premier à m’en séparer. Ce petit groupe commençait à avoir une identité, une philosophie, et j’avais toujours été seul, artistiquement, dans ma vie. Je voulais ne compter que sur moi-même. Quand j’ai vu que cette scène commençait à développer une forte identité, ça m’a fait un peu peur. C’était intéressant d’être avec ce groupe de gens, mais ils avaient des idéaux que je ne partageais pas tout à fait.

Je crois bien que c’est Groucho Marx qui avait dit "je ne voudrais pas être membre d’un club qui me compte parmi ses membres". Et c’est un peu ce que je ressentais : c’était mieux, pour moi, de faire mon truc. Je ne veux être jugé que pour ce que je fais. Et je voyais des gens qui me jugeaient à travers Anticon, au travers de de cette scène. Des gens disaient : "je n’aime pas, je ne veux même pas écouter". Je ne voulais pas les entendre dire : "je refuse d’écouter cet album à cause du label, ou à cause des gens qui y sont associés". Je me suis donc retiré délibérément dans l’ombre.

A propos des gens qui viennent à tes concerts, qui sont-ils ? Des gens dans la trentaine, ou des gens plus jeunes ?

Je pense qu’il y a beaucoup de vétérans, mais il y en a aussi de plus jeunes, ce qui me surprend. Ça va me faire passer pour un vieux con, mais je n'ai pas une haute opinion des plus jeunes. Je me dis qu’ils n’auront aucun intérêt pour ma musique; Mais des fois, dans les salles où il n’y a pas de limite d’âge, ça m’a agréablement surpris.

Je pense que j’ai affaire à un bon mix, ce qui est bien mieux que de n’avoir qu’une sorte de profil. J’aime quand c’est varié. Les temps ont changé, et Internet y est pour beaucoup, pour le meilleur et pour le pire. Internet, c’est la raison pour laquelle des jeunes s’intéressent à ce que je fais, à la scène d’où je viens. Des gens se disent "je déteste ce qui est populaire, allons donc voir des choses différentes". Certains ne font que passer, mais d’autres se disent "en fait, cela me parle vraiment". Et ils restent.

La seule chose qui soit restée identique, c’est que l’essentiel de mon public se trouve sur Internet. Des fois, je me dis que ça ne changera jamais, que c’est tout ce qu’il me restera (rires).

As-tu noté des différences significatives dans ton public, d’un pays à l’autre, par exemple quand tu compares Paris et les US ?

Pour l’essentiel, je dirais non, mais il y a quelques nuances subtiles. Quand je joue en Europe, je vois des gens un peu plus vieux. Et quand je suis en Californie, ou plus généralement au Sud-Ouest des Etats-Unis, mon public est fait principalement de gamins latinos, des hispaniques. A Chicago aussi, peut-être.

Ça a beaucoup évolué. Quand j’étais jeune, au tout début, c’était totalement masculin. Que des mecs. Même à l’époque d’Anticon. Mais maintenant, c’est un meilleur mix d’hommes et de femmes. Les bonnes soirées, c’est même moitié moitié, ce que je trouve très bien. Et plus c’est varié en âge, mieux c’est.

J’ai un gros public en France, un autre en Australie, et au Royaume-Uni également. Mais le public le plus diversifié, c’est au Canada. Ma théorie, c’est que c’est à cause de la CBC, le grand média public. Ils m’ont beaucoup aidé.

C’est un peu comme la BBC en Grande-Bretagne.

Oui. A la base, la CBC, c’est la BBC canadienne.

Des détails sur tes prochains projets ?

En ce moment, je travaille sur des tas de choses, comme toujours. Il y a deux semaines, j’ai envoyé un email à mon amie Joëlle de Bike for Three, à Bruxelles. Je lui ai dit que je pensais que le temps était venu. Elle m’a dit qu’elle voulait faire un nouvel album, mais qu’elle en avait peur. Ca l’effraie.

Pourquoi ?

Je pense qu’on s’est tous les deux beaucoup exposés avec notre album, plus que jamais auparavant. Cet album était extrêmement personnel, et douloureux à faire. Nous en sommes contents, c’était un très bel album, mais nous savons que ce sera une nouvelle fois douloureux. Il faut du courage pour se faire du mal.

J’ai aussi commencé à rassembler des idées pour Dirtbike 4. Et avec 20 Odd Years, à l’origine, l’intention était de sortir 5 EPs sur vinyle, et on a arrêté après 3. Je suis le genre de personne qui a toujours besoin de terminer ses projets, j’ai donc parlé récemment à mon manager et je lui ai dit : “faisons en 5 dans cette série, j’ai vraiment besoin de la terminer”. C’est probablement la prochaine étape, les chansons son finies, elles sont prêtes à sortir, nous le ferons dans les deux prochains mois, très vite.

Il y a aussi quelques autres projets, des collaborations avec des artistes. Il y a quelque chose avec un DJ de Londres, qui a contribué à Dirtbike et à 20 Odd Years. Il a assuré la partie turntablism. Nous travaillons sur tout un projet, à présent, et ce sera le sien. Je pense que c’est tout près d’être fini. J’imagine qu’il le sortira cette année.

Je travaille aussi sur une musique de film. Il y a à peu près un mois, j’ai reçu le message d’un réalisateur, qui veut certains de mes morceaux pour l’un de ses films. Je l’ai rencontré la semaine dernière à Toronto. Il travaille pour Hollywood. Ça pourrait être une grosse affaire.

Il y a quelques années déjà, j’ai travaillé avec un réalisateur français, Damien Odoul. J’ai signé la musique de son film, L’histoire de Richard O. Il prépare maintenant son prochain film, et la musique sera à nouveau de moi. Nous avons aussi fait le clip de "Paper Airplane", ici même à Paris, avec l’actrice Roxane Mesquida.

Des tas de choses sont en préparation, plein de musique, mais les prochains seront les derniers EPs de 20 Odd Years, et probablement le nouveau Dirtbike.

Disponible en ligne uniquement ?

Oui, je pense que je vais faire comme pour les précédents.

Aucune sortie en CD n’est prévue ?

Non, je suis certain que cela n’arrivera jamais. Mais la série continuera, je suis sûr qu’il finira par y avoir un Dirtbike 5. Il y a une philosophie spécifique derrière tous ces albums Dirtbike. C’est un peu comme la série Language Art que j’ai faite dans les années 90. Ça en est la continuation.

Oui, mais tu as fini par sortir les albums Language Art.

Oui, en effet (rires). La différence, c’est qu’avec Dirtbike, je cherche juste à être heureux. Je ne veux pas me sentir mal, d’aucune façon. Je ne veux aucun échec. C’est plus confortable de travailler ainsi. Même si ça veut dire que ça ne rapporte rien. Même si ça veut dire pas d’argent, j’ai vraiment besoin de travailler ainsi. C’est fou, mais quand on enlève tout ce qui est lié à l’argent, on se sent mieux. Ce n’est pas possible de le faire tout le temps, mais si tu arrives à enlever l’argent d'une partie de ta vie, c’est vraiment bien.

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