Djavid, du Motel : "On a toujours voulu être un bar de musiciens"

02/05/2018, par | Interviews |
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Réputé pour ses quiz (généralistes) et ses invités de marque (Stephen Pastel aux platines, Peter Hook venu parler d'un de ses livres…), le Motel, dans le 11e, est l'un des meilleurs bars parisiens pour boire en écoutant de la bonne musique – ou l'inverse. Pour fêter ses 11 ans (ou ses 10 ans avec un peu de retard), ce lieu résolument indie sort une compilation, "Le Motel, ma maison", rassemblant des artistes qui ont beaucoup usé sa scène et son comptoir, certains groupes s'y étant même formés autour d'une bière et d'envies communes. L'occasion de demander au jovial Djavid, l'un des tauliers à l'origine de l'aventure, de nous raconter la petite histoire du lieu.

Pochette 

Peux-tu retracer la genèse du Motel, il y a onze ans ?
On était quelques-uns à traîner dans un bar minuscule, Au bleu cerise, cour des Petites-Ecuries dans le 10e. On a rencontré le patron, Memet, un Turc très sympa, lumineux. Au bout d’un moment, il nous a proposé d’organiser des soirées. En face, il y avait le Tribal, un bar qui faisait le pinte à 3 euros et couscous ou moules-frites gratuits. Memet vendait la pinte au même prix, mais ne récupérait que les clients excédentaires du Tribal. On a lancé les soirées Pop & Curry : on passait de la pop et on cuisinait un curry de poulet servi gratuitement aux clients. Ça ramenait au Bleu cerise des gens de notre petit cercle d’amis, des musiciens… Dans la bande, il y avait Mathias que j’avais rencontré au Syndicat rue Keller, le futur Planète Mars. On était les deux seuls Indiens – enfin, qui ne vendaient pas des roses ! Ça devait être en 2003, on est devenu potes « ethniques » (rires).
Comme ça marchait bien, le patron nous a proposé de nous associer, mais on préférait avoir notre propre endroit. Une fois le projet un peu avancé, on est allés voir Denis du Pop In, où on traînait souvent, pour qu’il nous donne des conseils « paternels ». A l’époque c’était un peu moins la déprime qu’aujourd’hui pour les bars musicaux… On cherchait un lieu un peu planqué, mais en même temps facilement accessible, pour accueillir les gens qui aimaient la même musique que nous. C’est grâce au cousin de Mathias – un personnage hors norme, qui ne boit pas d’alccol et n’écoute que du hip-hop ! – qu’on a pu financer l’achat du bar. On n’a pas trop changé de cap musical depuis l’ouverture, on a juste un peu élargi l’offre de boissons. Au début, Denis nous disait qu’on était trop gentils : sur les notes, l’heure de fermeture… On en connaît qui ont de grosses ardoises !

Fais-tu une distinction entre bar rock et bar pop ?
Ça n’a rien à voir ! (rires) Ça nous énervait beaucoup d’être étiqueté « bar rock », on est vraiment un lieu pour indie kids, plus Stone Roses que Rolling Stones. Bien sûr, la nuance est légère, et je me demande si aujourd’hui, tout le monde ne s’en fout pas, de la pop ! A part les vétérans comme nous… Au départ, on voulait faire une sélection « naturelle » par la musique, plutôt que par un videur à l’entrée ou par le prix des consommations. Ça a bien marché, mais à un moment, vers 2010, on commençait à devenir juste un bar « sympa » de Bastille. On était n° 1 sur Cityvox, et forcément ça ne t’amène pas que des fans des Happy Mondays… On ne cherche pas à être snobs mais on préfère avoir des gens avec qui on partage les mêmes goûts et le même esprit plutôt que des hordes de gros beaufs qui vont commander des mètres de chupitos comme si on était rue de Lappe… Et ce n’est pas évident à conserver quand on veut aussi accueillir tout le monde. Bon, aujourd’hui, on est plutôt revenu à notre clientèle de départ, avec quelques habitués même s’il y en a forcément moins car quand on a des enfants, on ne peut plus trop sortir quatre soirs par semaine. Heureusement que ça se renouvelle, qu’il y a des gens plus jeunes. Justement, on ne veut pas devenir un bar « de vieux » qui sert des cocktails à 13 balles.

Un extrait de la compilation : une reprise de “The Kiss” de Judee Sill par O & Mina Tindle.

Vous avez la réputation de faire travailler des barmen qui sont aussi musiciens.
Oui, c’est le cas avec les nouveaux venus et c’est vraiment cool. Le problème, c’est que ce sont de bons musiciens, qu’ils sont donc demandés et qu’ils tournent beaucoup, donc on doit souvent les remplacer. Et après ils obtiennent le statut d’intermittent donc ils n’ont plus trop besoin de travailler au bar. Notre barman actuel joue avec Requin Chargrin, dont il a rencontré les musiciens ici, et Clara Luciani, qui tournent beaucoup, plus deux autres groupes. Donc c’est un peu compliqué mais on a toujours voulu être un bar de musiciens. On est un vrai lieu de rencontres, pas mal de groupes ont trouvé ici la personne qui leur manquait.

Vous faites moins de live que d’autres bars, dont certains sont d’ailleurs confrontés à des difficultés aujourd’hui.
Oui, ce n’est pas comme le Pop In qui a bâti sa réputation là-dessus en faisant jouer des groupes tous les soirs. Nous, on ne peut pas faire de bruit, il ne doit pas y avoir d’éléments de percussion, sinon ça résonne. La salle est toute petite, c’est toujours un exercice compliqué ici. Mais on aime bien ça, d’autant que les clients doivent entrer par la pièce où se trouve la petite scène pour rejoindre le bar derrière, et voient donc ce qui se passe. Aujourd’hui, on fait un ou deux concerts par semaine, essentiellement avec des musiciens parisiens qui auront moins de difficultés à faire venir du public qu’un groupe étranger peu connu. On mise plus sur la convivialité et l’ambiance musicale au sens large. Les petits événements autour de la musique, c’est un plus, et c’est plutôt des release parties, des DJ sets, des karaokés piano ou des quiz.

xx Tu as des souvenirs de concerts ici ?
Je ne me rappelle plus l’année exacte mais il y a eu un soir un concert de Myra Lee, alias Maud Nadal qui a formé ensuite Halo Maud. Elle avait demandé à Melody Prochet de Melody’s Echo Chamber de l’accompagner, et il y avait aussi Kevin Parker de Tame Impala avec elles sur la petite scène. C’était assez chic ! On a aussi eu des DJ sets rigolos, dont Animal Collective. J’étais comme un fou ! Souvent ça se terminait dans la cuisine, une petite pièce à côté du bar qu’on avait baptisée la Shite Browne room, car à un moment des membres de ce groupe parisien sous forte influence Madchester y dormaient après la fermeture…
A une époque où on avait moins la pression des voisins, on faisait des afters dans cette pièce. Je me souviens justement qu’une fois Kevin Parker était là, on se demandait qui s’était et l’un des barmen nous avait dit qu’il faisait partie d’un groupe cool ! Ça devait être en 2009, avant la sortie du premier album de Tame Impala. Avec les “stars” comme Animal Collective (en photo ci-dessous avec Djavid) ou Kevin Barnes de Of Montreal, qui est d'ailleurs le seul artiste étranger sur la compile, on allait dans la cuisine, puis aux Furieux, et on terminait à 5 h du mat’ par un aligot au Rey, un restaurant qui impressionnait beaucoup les Américains. Des nuits mémorables !
Sinon, des Français comme Christine and the Queens ont donné ici l’un de leurs premiers concerts. Le plus fou, c’était The XX à leurs tout débuts (photo ci-dessus), devant… dix personnes ? Le label Beggars nous l’avait proposé. J’avais écouté et je n’avais pas trouvé ça génial, mais j’avais accepté pour leur faire plaisir en sachant bien que ça ne ramènerait pas beaucoup de monde. Bon, rétrospectivement, je m’en mordrais les doigts aujourd'hui si j’avais refusé !

 animal collective

Pour le tracklisting de la compile, dont les morceaux sont inédits, j’imagine que vous aviez l’embarras du choix ?
Oui, c’était exactement comme organiser un mariage ! (rires) « Bon, si je propose à Untel, je dois également proposer à sa meuf qui fait aussi de la musique… », etc. Blague à part, il y avait quelques incontournables, liés à l’histoire du Motel. En premier lieu le Klub des Loosers, car c’est vraiment Fuzati qui m’a poussé à faire cette compile. Sans lui, je ne serais jamais allé au bout du projet, c’est quand même beaucoup de boulot. J’avais commencé pour les 10 ans du bar, et comme ça a pris un an, la disque sort pour les 11 ans ! (rires) Je m’en veux, parce que les groupes ont vraiment joué le jeu, ont envoyé leur morceaux assez vite. C’est ensuite que ça a traîné parce qu’on a plein d’activités outre le bar. On sert notamment à boire sur plusieurs festivals, ça nous occupe beaucoup pendant sept mois de l’année. A un moment, je me suis dit qu’il fallait vraiment que je boucle la réalisation de la compile pour ne pas devenir la risée du Paris pop pendant les dix prochaines années ! C’était important pour Fuzati, déjà parce qu’il a beaucoup traîné ici, et aussi parce qu’il a rencontré au Motel tous les membres de son backing band qui a impulsé une direction plus pop à sa musique.
Concernant le choix des groupes, il était naturel pour une partie d’entre eux, ce sont des gens qu’on connaît bien, qui passent souvent. Quand la compile est sortie, j’ai quand même envoyé quelques mails à certains qui n’y figuraient pas en leur expliquant qu’on ne pouvait pas inviter tout le monde, comme à un mariage, donc… Il y a aussi des groupes à qui on avait proposé et qui n’avaient pas le temps. Au départ, je souhaitais uniquement des reprises, mais Fuzati n’a pas voulu, et il est directif… (rires) Bon, ce sera pour le deuxième volume, j’espère !

 

Photos DR.

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