Festival Pitchfork, Grande Halle de la Villette, Paris, du 29 au 31 octobre 2015

04/11/2015, par et Judicaël Dacosta | Festivals |
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Retour nuancé mais in fine enthousiaste sur le Pitchfork Festival à Paris, l'événement musical hipster de l'automne. Un compte rendu à six mains (et six oreilles).

Jeudi 29 octobre

Vincent :
Arrivé un peu plus tôt qu'Olivier (qui assurera le reste du compte rendu pour cette première journée), j'ai la chance de voir un groupe que j'apprécie particulièrement et suis quasiment depuis ses débuts : Destroyer. A l’époque de l’album “Kaputt”, la formation avait joué deux fois à Paris, à l’été 2011 à la Maroquinerie et un an plus tard au Nouveau Casino. Des petites salles idéales – malgré la chaleur – pour apprécier à sa juste mesure la pop lettrée et sophistiquée des Canadiens. Autant dire que dans la Grande (et froide) Halle de la Villette, pas encore trop remplie en ce début de soirée, les conditions n’étaient pas vraiment optimales. La musique des autres groupes programmés ce premier jour, plus atmosphérique et immersive, s’accommodait sans doute mieux des dimensions du lieu.

Destroyer

D’autant que Dan Bejar ne montre pas un charisme ébouriffant, s’accroupissant fréquemment – façon Jim Reid des Jesus and Mary Chain – pour profiter des passages instrumentaux, et gardant son imper mastic pendant tout le concert (dress code : preppy fripé). Accompagné de sept musiciens (dont un trompettiste et un saxophoniste), lui-même ne joue de rien, et sa voix n’est pas toujours très en avant. Le concert, d’une petite cinquantaine de minutes, commence assez mollement, par des morceaux midetmpo du dernier album, avant qu’une version musclée de “Savage Night at the Opera” ne vienne animer les débats. Sur les plus anciens “European Oils” et “Rubies”, mon voisin exulte et chante même un peu les paroles (une performance…) : il doit être nord-américain. Le set se termine par “Kaputt” (la chanson), qui reste du bon côté du jazz-rock, et enfin, sans surprise, “Dream Lover”, morceau de “Poison Season” taillé pour la scène, et ici particulièrement éruptif. Reste que dix morceaux, pour un songwriter ayant signé autant de merveilles, c’est évidemment trop peu. Dan, reviens vite !

Olivier :
Avant que de pénétrer dans l’enceinte du Pitchfork Festival, l’impatience excitée le disputait au stress de la première rencontre : la cinquième saison du grand raout indé sera-t-elle aussi sexy qu’elle prétend l’être ? Sur les trois jours, l’affiche est diablement alléchante. Et ce soir, je suis plutôt chanceux : tous les artistes (ou presque) ont l’heur de me plaire.
Bar VIP, bar à vin : la question de la déshydratation est réglée, ouf ! Tiens, un Klin d’œil ? Il s’agit d’un bazar hip, accueillant mais surpeuplé. Et le Playground (for grown-ups ?) : un espace de jeu pour adulescents mélomanes, idéal entre deux sets ou plutôt en fin de parcours (la balançoire est capricieuse mais confortable).

Bref, dans cette Babylone pop, je tente de me frayer un chemin vers la scène pour écouter attentivement Ariel Pink. Le Graffiti Hanté jouera-t-il “Dayzed Inn Daydreams”, ce bijou doux-amer ? “Put Your Number In My Phone”, devenu depuis un gimmick de soirée chez les séducteurs fatigués ? D’emblée, on pense à un sabotage ; ce son dégueulasse, des chansons super écrites mais pas incarnées ce soir… Le public papillonne, quitte, revient tel un poulet sans tête. La déception est immense et partagée. Final grand-guignolesque à la hauteur du set (malgré le batteur en bikini, une sorte d’Ozzy Osbourne cross-dresser très inventif). Ariel et ses convives nous gratifieront d’une meilleure prestation ailleurs, dans un moment cosmique (cf. live KEXP).

Godspeed

Par chance, les scènes en miroir autorisent un rapide enchaînement des sets : après quelques bouffées de Lucky Strike et une pinte avalée tel un hooligan avec un ami juriste, j’entends retentir les premières mesures du “Hope Drone” qui ouvre habituellement les concerts de Godspeed You! Black Emperor (pas évident de se remettre de ce nom purement génial, avant même de parler musique et tailles de barbe). Deux batteries, huit musiciens sur scène : une introduction triomphale/triomphante pour un set qui va emporter l’adhésion des festivaliers.
Après cette mise en bouche, vient le dernier album joué en intégralité. “Peasantry or ‘Light! Inside of Light!'” : on entre de plain-pied dans cette musique stratosphérique. Quinze minutes très intenses qui vous transportent : peaux martelées/martyrisées, riff imparable et violon velvetien. “Lamb’s Breath” : complainte intra-utérine/in utero. “Asunder, Sweet” : drone qui vous envoie dans les tréfonds de l’introspection.
La concentration du public est maximale, une vraie communion (la première du nom).
Fondu enchainé/précipité vers “Piss Crowns Are Trebled” : béatitude dans les anciens Abattoirs de Paris.
Puis un “New track” qui ressemble aux “old”, et électrise tout autant.
“The Sad Mafioso” : élégant final tiré du premier album, aride, aux accents morriconniens. On ressent la détresse du mafieux déclassé, sous le regard de l'Internationale hipster (je réalise que je suis l’un des rares spectateurs partiellement glabres dans cette assemblée de mélomanes soigneusement/savamment hirsutes). Final psyché à souhait alors que la foule bigarrée déambule. Quelques clowns, beaucoup de paillettes sous les yeux. Des couples se prennent en photo comme s’ils venaient de faire l'amour.
Break : je retourne au bar saluer un ami et comprends enfin le mode supra-capitalistique des tokens (jetons boissons). Un smicard de l’amour, fan de pop, pourrait claquer ici un mois de salaire.
Et l’anecdote ultime du festivalier : je croise un agent de sécurité en direction des sanitaires, lui faisant stupidement remarquer, histoire de fraterniser : « Vous croisez beaucoup de jolies femmes, n’est-ce pas ? » Mon interlocuteur me demande de répéter, je m’exécute. C’est alors qu’il s’empare furieusement de son talkie-walkie afin de prévenir son PC/QG : je saisis à ce moment le fossé entre nos postures pop et la vie de cet homme.

Deerhunter

Au milieu de cette conversation, Deerhunter débarque avec sa Bible Belt mâtinée de Britpop.
“Desire Lines” : Lockett Pundt, par ailleurs tête pensante de Lotus Plaza, ouvre le bal vocal. Une basse ondulante fait se dandiner l’audience. A suivre, le single “Breaker”, ping-pong vocal entre Cox et Pundt. (Brève confirmation vite démentie : vocalement Dylan meets Brett Anderson). « Merci beaucoup », lance-t-il alors que le groupe entame “Duplex Planet”. Un Bradford Cox à casquette se désape au troisième titre : c’est bon signe, l’ambiance se réchauffe dans la Grande Halle.
“Revival” conquérant, très La's, avec ce pont taillé pour les festivals et ce final psychiatrique pendant lequel Cox éructe les paroles sur un mode cri primal. “Don’t Cry” efficace captive l’auditoire, pour un set décidément très anglophile.On retrouve ici la finesse des arrangements de l’album.

“Living my life” : élégant titre Frankenstein où l’on croise les guitares Afropop de Vampire Weekend qui se mêlent aux incantations dylanesques du chanteur. Final carrément carribéen, saxophones lointains inclus. « We are the Deerhunter Electronic Music Consortium from Denmark » : le damné de Georgie tente d’échanger quelques blagues avec le public.
Cox passe au synthé pour “Rainwater Cassette Exchange”, extrait de l’EP éponyme. Timide pogo de l’Académie du Slim sur “Nothing Ever Happened”, belle torpille soft electro-punk qui laisse sans voix. Le set se conclut par “Helicopter” qui le résume assez bien : une noirceur assumée, revendiquée. « Laissez-moi sécréter ma mélancolie en public, que ça vous plaise ou non ! », semble crier Cox. Mais le groupe le fait avec élégance et une générosité pudique : le message passe.
Sketch hilarant sur une chaussure et enfin, il remercie chaleureusement Ryan Schreiber, le fondateur de Pitchfork (“a brother, a good soul”).

Beach House

Les guirlandes s'allument, deux femmes du public dansent sur l’entrée du groupe. Beach House, donc. Tête d’affiche, under pressure. Victoria Legrand salue, “Bonsoir tout le monde”, et délivrera quelques commentaires d'une émouvante maladresse au gré du set, l’arbre généalogique de ladite Victoria démultipliant l’affection que nous pouvons lui porter.
Les guirlandes s’éteignent puis se rallument, la communion enfin (quelques esprits chagrins n’ont pu/su savourer Godspeed). Quelques réserves sur la batterie qui brouille le message amniotique des synthés plutôt que de le glorifier. Manque de cymbales. Enfin, de la place pour les harmonies vocales que le public entonne volontiers.
Un peu mou au début, le concert gagne en intensité. “PPP” sonne comme du late Abba, un délice pour tous ces enfants de la divorce pop présents sous la Chapelle 10’s. Le groupe déroule un set élégant, faisant la part belle au récent “Depression Cherry”, n'omettant pas le sublime “Walk in the Park” de “Teen Dream” (pas de “Norway”, en revanche), et s'offrant un beau retour aux sources avec deux extraits dépouillés du tout premier album.
Un silence inhabituel clôt la soirée : on s’embrasse, on attrape le dernier métro.

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