The Dead C – Rare Ravers

19/11/2019, par | Albums |
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The Dead C - Rare Ravers

C’est à l’occasion d’une étrange conversation avec un passionnant ami musicien, ce genre de dialogue de sourds précoces, que je repense à The Dead C. Par ce genre de décalages subtils que provoquent des cerveaux saturés de références, je m’aperçois, moment suspendu de mémoire involontaire, qu’on ne parle pas du même groupe et que le sien est branché sur The Ex pendant que le mien s’accroche désespérément à The Dead C. Conversation perdue mais passion ô combien retrouvée.

Je suis un mauvais fan de The Dead C. Je ne suis pas la moindre de leurs sorties, je ne collectionne pas les divers éléments leur discographie pléthorique (j’ai raté le Split LP avec Rangda, groupe de mon chouchou, Ben Chasny). Je ne lis même plus “The Wire”… où j’ai dévoré les articles de Bruce Russell, le critique, avant même d’avoir un seul acouphène provoqué par sa guitare.

Pourtant j’aime furieusement The Dead C. À n’écouter plus que ça par phase. Le split avec Konono n° 1 chez Fat Cat, tout en locked grooves (sillons fermés) et "Patience" m’ont accompagné très exclusivement pendant de longues heures d’écoute au moment de leur acquisition.

"Rare Ravers" n’échappe pas à la règle. J’y retrouve la même énergie brute, tout à fait enthousiasmante (au sens étymologique), propre à la noise et à The Dead C, qui incarne à la perfection le combo noise rock, pour lequel le qualificatif de power trio à pleine puissance ne serait pour une fois pas usurpé.

Sur "Rare Ravers", The Dead C m’évoque le trio The Necks. On joue avec les codes, ici du rock, là du jazz, sans en être tout à fait. On est dans la pure jouissance brute du bruit, du son, des sons mais on garde, du moins en tête, si ce n’est en réalité, l’idée d’un squelette. Et on maltraite le tout. Inlassablement.

"Rare Ravers"est, dans leur discographie assez affranchie, plutôt libre dans ses schémas, beaucoup moins rock que “Patience”, par exemple.

On est vraiment dans une sculpture et une recherche des sons de tous les instants, dans ce qui se maintient ensemble aussi. Bruce Russell, dans un chouette documentaire réalisé par sa fille sur le travail de son père, ne dit pas autre chose : il n’est pas musicien mais travaille le son. On se coulera donc dans la contemplation de ces grisailles infinies, gris crayeux ou anthracites, électroniques ou analogiques (feulements-grondements sur "Staver").

"Rare Ravers" joue énormément sur les plans. Premier plan, les grisailles électro acoustiques (Michael Morley ?), hyper présentes, au second, un peu en retrait, des débordements guitaristiques d’ampleur, plus organiques (Bruce Russell ?), et au fond, une batterie très sèche, très live, comme enregistrée dans une vaste pièce au loin (Robbie Yates, sûr). "Rare Ravers"nage dans ces eaux-là, joue avec ces surimpositions de plans et notre écoute aussi avec ces trois pans a priori plats et rêches. Pourtant chacun de ces trois plans est un monde à part entière et la superposition crée un golem sonore assez prodigieux. On pense à "For Samuel Beckett" de Morton Feldman, toujours le même et pourtant hyper mouvant, mourant et ressuscitant sans fin.

Parfois, des patterns de blues ressurgissent çà et là, comme pour nous signaler qu’on écoute bien un disque d’un groupe rock de formation « traditionnelle », ou du moins qu’il en reste des traces sales, qui remontent par moment. Malgré tout.

On pense à la traduction sonore de certains plans lynchiens, surtout dans le dernier tiers de “Laver”, codes d’une culture populaire cauchemardisés.

Dans les plans, les cadres sont relativement désaxés, toujours un peu bancals. Y a-t-il réelle rupture entre les titres "Waver"et "Laver" (face 2) ? De même, alors que la mythologie du groupe est axée sur des enregistrements lo-fi de production maison, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a peut-être des overdubs, que des pistes se chevauchent, un peu comme les sons des uns et des autres se percutent, que des options de prises de micros (sur la batterie) varient dans un mix tout aussi peu orthodoxe. Cette légère indécision, ces frottements sont propices à la rêverie qui n’est jamais absente de l’écoute de ces sons avant tout basés sur l’énergie pure et brute, et d’une rencontre musicale spontanée de trois solides entités.

Évidemment, écouter The Dead C relève du voyage ("Staver", 20 mn tout de même !), de la disposition à s’abandonner dans une certaine agression sonore et on ne devrait pas trop s’attacher à relever quelques moments préférés mais tout de même… On apprécie sur "Waver" cette batterie agaçante sur les aigus et brutale sur les basses (surtout la fin), qui prépare le surgissement de "Laver", titre dont on aime la subite accalmie dans le suraigu strident, et ses échos distordus, ou encore les pulsations qui parsèment le dernier tiers.

Appréciation et relevé qui ne demandent, bien sûr, qu’à changer à chaque écoute.

Comme pour certains romans (les russes en particulier), si on oublie les tenants et les aboutissants de certaines histoires, on se souvient, en revanche, particulièrement de l’état dans lequel leur lecture nous a mis. The Dead C a cette éminente particularité-là et on souhaite profiter longuement de leur touche si spéciale et ô combien revigorante.

Avec l’aide de Johanna D, rave étrange.

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