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Disques

David Lafore – La Tête contre le mur

Contes de la folie ordinaire et récits schizophrènes. De quoi se taper la tête contre les murs de bonheur.

En pleine Tarkoserie depuis quelques mois, à l’écoute de ce nouvel album de David Lafore, “La Tête contre le mur”, je me disais que la possible filiation de son écriture n’était peut-être pas à chercher chez Katerine (post-Dada) mais dans l’expérience langagière de Christophe Tarkos, poète contemporain (1963-2004). Intuition confirmée lors du visionnage de son concert à la Maison de la poésie fin 2020, qu’il conclut (vers 57 mn) par une poilante (et émouvante) lecture de L’Homme de merde, dans sa version que je qualifierai d’autobiographique (il en existe deux enregistrées, aux textes extrêmement proches, voire quasi identiques, l’une désignant clairement un « autre », et celle-ci visant, sans doute son propre auteur : magie de la micro-variation et de la diction).

Un très beau texte, plus profond qu’on pourrait le penser dans son apparente simplicité, qui dit, au-delà du ton dépressif et dépréciatif, l’abattement, la colère, la profonde condition et l’être de l’homme. Et c’est très Lafore. Chez lui, comme chez Tarkos. on retrouve cette clarté, presque pureté, vraie-fausse naïveté qui est avant tout recherche de vérité.

On avait quitté David Lafore en pleine dépression post-rupture, avec “Incompréhensible”. À la première écoute de « La tête contre le mur », on le retrouve pas vraiment mieux, peut-être même pire, entre exaltation amoureuse et ressassement du quitté : contes de la folie ordinaire, somme toute. Cette folie commune, ces moments partagés par tous restent généralement fragmentaires et peu étalés dans le temps. Le problème, c’est quand cela dure.

Lafore, lui, regarde ces (ses ?) moments signifiants, (se ?) scrute, analyse et fait le pont avec ceux chez lesquels cette folie est quotidienne.

Tarkos disait très justement :  « la différence entre le fou et le poète c’est que le poète arrête le poème ».

Visiblement, comme annoncé dans le concert cité plus haut, David Lafore a nourri son expérience et son écriture de Journal d’une schizophrène (1951) de Margherite Albert Séchehaye.

On s’aperçoit, au fil des écoutes, que les textes des chansons nous offrent autre chose que la banale et commune dépression et que les liens entre la normalité et le pathologique sont plus ténus que ce que l’on pourrait penser.

Comme chez Tarkos, la logorrhée peut être comparée à un train sur des rails faits, in fine, pour dérailler. Le déraillement sémantique ouvre des possibilités, croise l’expérience du schizophrène et celui du névrosé « normal » et crée par la même occasion une intertextualité que l’on retrouve, y compris dans la musique.

Dans “La Tête contre le mur”, le « boum boum » est celui de la chambre d’isolement mais aussi, sans doute, celui du cœur de Trenet et, peut-être aussi celui de Little Wings (“Boom !” sur “Light Green Leaves”, 2002).

Paroles des chansons, paroles des déréglés de l’amour, paroles qui disent le monde déréglé aussi : “Lèche” (souvenirs détraqués de “A Girl Like You” d’Edwyn Collins et/ou de la chanson d’Adele ?) est comme un prolongement/une dérivation du titre de l’album précédent, “La Déchèterie”, alors vue comme centre du monde, omphalos moderne. 

Reste qu’on n’est plus dans le sacré ni dans le symbolique. Comme chez Tarkos, avec L’Argent (Al Dante, 1999, repris dans Écrits poétiques chez P.O.L en 2008 ), il s’agit encore de partir de là où l’on est, de ne pas s’extraire dans des hauteurs morales ou conceptuelles mais de regarder et de décrire, frontalement, les rapports humains.

Chez l’un :

« L’argent est la valeur sublime.

Il existe une valeur sublime universelle, l’argent. L’argent est la référence des bonnes et mauvaises pensées. Des actes bons et des actes mauvais. L’argent est aimé, l’argent aimé donne la force de se mouvoir et de penser. La valeur sublime ne trompe pas, se donne à tous, à tous les instants, toujours disponible et toujours sûre. L’argent est la seule valeur totalement et immédiatement utilisable ».

Chez l’autre :

« Tout le monde à la déchetterie.

Maman poubelle papa poubelle

et toi poubelle et moi poubelle

poubelle poubelle poubelle poubelle

et la poubelle à la déchetterie

tous les matins j’emmène mes enfants chéris à la déchetterie

donne-moi ta main et prends la mienne

la récré est finie on part à la déchetterie »

« Est-ce que tu veux être fort comme moi ? 

Est-ce que tu veux être vraiment fort ?

Alors lèche, lèche, lèche, lèche

(…)

Si tu continues d’lécher tu seras le plus fort

tout le monde autour de toi voudra te donner la mort

c’est le prix à payer quand on fait partie des plus forts

lèche fort, lèche fort, lèche fort »

Logique axiomatique démoralisatrice (ou remoralisatrice ?) et contrepoint de la répétition/permutation du processus laminant. Un monde insensé dont il faut constater les règles et la réalité.

Dans ce monde réglé sur le marché et l’exploitation, il y a des hommes archaïques encore livrés aux aléas des sentiments. Pauvres fous…

Entre le roi du monde amoureux, dieu solaire du “Canapé”, et celui au fond du gouffre suicidaire (“Dans l’eau”), il y a des entre-deux (“Apprends-moi” ou “Je me rappelle”), entre fixations et séparations de l’objet aimé. Dans tous les cas, il y a un dérèglement du rapport à ce qu’on appelle le réel, pour peu que celui-ci existe vraiment. À côtés de ces épisodes de passion amoureuse, jamais dénués de notes angoissantes (dans le tube “Canapé”, l’abandon volontaire du moi souligné par « Je suis ta chose » répété à l’envi ou le «  et je te garde comme un secret, on se regarde les yeux fermés », kubrickien et pagnolesque ), on glisse dans des marais inquiétants, où la réalité colle autrement à l’être ( “La tête contre les murs”).

« Je me tape la tête contre les murs

Ça me fait du bien ça me rassure

Ça fait des lumières jaunes et bleues

Un feu d’artifice sous mes ch’veux

Et la vie redevient réelle

Pas tout à fait belle mais réelle

Si j’m’arrête je m’identifie

Par exemple à cette tranche de pain de mie »

Pour donner corps à ses épanchements, à ces petits vélos qui tournent (“En boucle”) dans la tête, David Lafore fait à nouveau équipe, gagnante, avec Christophe Van Huffel (Tanger, Christophe, Alan Vega…). Là encore, alliance du fond et de la forme : il s’agit d’emmener les bases organiques de Lafore et sa guitare vers des structures rythmiques carrées à outrance, de triturer les textures, les malaxer. L’usage du vocoder, par exemple, est signe (et signature) de l’époque mais aussi d’une réalité éminemment plastique voire carrément élastique. Toujours dans l’intertextualité signalée plus haut, la reprise “Heartbeats” de The Knife, retrouve les colorations électroniques qu’elle avait perdue avec José Gonzales sur “Veneer”. Les deux interprétations des Götebourgeois, sorties la même année mais en effet très différentes, se croisent, se retrouvent ainsi chez un David Lafore bipolaire, folk et électro, live et studio.

La musique rend compte de ces fixettes, se fait légère et entêtante, chaloupée, variée comme la pop d’ici, chansonnette française totale jusqu’à celle de ses DOM TOM, colonisée à rebours par celle de l’Empire, mais aussi angoissante et étouffante, se gonfle, se dilate par moments, rappelant que l’électronique est née de la musique concrète (réelle ?) et des manipulations du Groupe de Recherche Musicale (“Dans L’Eau”, plongée maléfique). Elle reprend là un sens poétique et politique qu’elle semblait avoir perdue pour n’être plus qu’un outil.

«je me suis jeté dans l’eau 
dans l’eau si limpide et glacée 
je l’avais aperçue briller cette pierre 
au fond il n’y avait plus rien 
d’en dessous la surface 
faisait comme un ciel 
j’ai décidé de descendre la rivière 
et d’oublier tout ça 

j’entends l’écho d’un écho 
des mots qui tournent et qui me remplacent 
et je te réponds les mêmes choses qu’hier 
des choses qui ne peuvent rien dire 
les mots sont des surfaces 
libres et sans défauts 
dans le courant des bras me tiennent 
et retiennent et me tire vers le fond 

où es-tu je t’aime trop 
tes yeux de lichen et de feu 
mais j’ai perdu ton nom aux trois voyelles 
ça finissait je crois par fa 
je vis sous la surface 
tout est flou en haut 
je l’avais vu briller cette pierre 
que je voulais peut-être pour toi 

où je suis et qui je suis 
je n’aperçois que des formes d’ondes 
et cette lumière électrique aigüe 
qui tombe en plaque de l’autre monde 
ton visage s’efface 
du reflet des eaux 
ici tout est bien calme et sombre et j’ai peur 
derrière moi je n’ai plus d’ombre»

“Incompréhensible” explorait la rupture et ses négations du réel, la dépression. “La Tête contre le mur” ne dévie presque pas de ces thèmes engluants, (s’en)fonce plutôt dans le corps du sujet et souligne l’étroitesse entre nos vies normales, chahutées, abimées voire carrément détruites par les événements sentimentaux et sociaux et celles des schizophrènes en rupture de ban avec la réalité. Si loin et si proche que c’est à la fois réjouissant et terriblement angoissant (“J’ai des clés”).

Christophe Hanna dans Argent (Editions Amsterdam, 2018) remarque que Christophe Tarkos « est traité comme un poète de la « crise de la représentation », répondant à « l’excès du réel »  par une « énonciation logorrhéique ». Il ajoute : « À mon avis, ce vocabulaire n’est pas adapté. Il serait profitable de décrire Christophe254 comme un écrivain qui confère un aspect préhensible aux formes des échanges ordinaires auxquelles on s’est accoutumé au point qu’on n’arrive plus à les sentir et les observer. Il vaudrait mieux se demander quels moyens, pour parvenir à cela, il a exploités dans l’institution poésie ».

Lafore, lui, exploite brillamment le champ de la chansonnette trémoussante, alors n’attendons pas la tumeur au cerveau, le suicide ou le succès posthume et achetons, dès aujourd’hui, les fleurs plastiques ou numériques de la poésie vivante.

Le disque en autoproduction, avec sa jolie pochette par Julie Gasnier des supers Superbravo, est sorti le 25 juillet 2021 et se commande .

Avec l’aide de Johanna qui en fait toujours des Caisses (de corrections).

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