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Festivals

Festival Wide Awake, 3 septembre 2021, Brockwell Park, Londres

Outre-Manche, les festivals reprennent (presque) comme avant. L’un de nos lecteurs revient ainsi du Wide Awake, à Londres où, sur une seule journée, se produisaient la plupart des groupes anglais intéressants du moment. Il nous raconte.

C’est accompagné de mon Londonien de beau-frère que je me rends au Wide Awake Festival. La veille encore j’hésitais à traverser la Manche face aux méandres administratifs induits par vous savez quoi et le satané Brexit. Aujourd’hui je me félicite de ce coup de tête.

Arrivés tardivement sur site, à 13h, nous avons raté Tiña. La faute au lendemain de la veille, les retrouvailles, la gueule de bois. Wide awake, Brockwell Park, 50 groupes, six scènes, un site où tout est proche, des local breweries all over the place, des stands de bouffe du monde entier par des cuisiniers et bons comme là-bas, dis ! Un merry-go-round à 30m de hauteur domine le site et partout une vue sur la skyline de Londres, on embrasse Brixton sans un masque à l’horizon.
Nous sommes accueillis d’abord par C.A.R toute seule sur sa plateforme, puis par Idles avec Joe Talbot qui demande à la foule immense de la scène Windmill « who ordered five sassy boys? ». C’est parti pour une heure d’un show percussif, entrecoupé d’analyses saignantes sur l’« englishness » et ses conséquences néfastes sur le pays, les tories, la working class enterrée, les trahisons politiques, la dépression. This is England.
Plus calmes sur scène que dans mes derniers souvenirs mais toujours aussi aiguisés, Idles retourne cette vague humaine immense avec son punk tendre et empathique. Nous sommes tous conquis, n’en déplaise à Sleaford Mods.

On enchaîne avec Porridge Radio sur la scène Bad Vibrations. Un groupe de nanas, très jeunes, aux looks disparates, improbables même. Un coup de synthé, ligne de basse et un roulement de snare plus tard, Dana Margolin est devant nous, visage souriant et incrédule, guitare à l’assaut. Puis elle chante, doucement, doucement d’abord, puis elle chante plus fort, plus fort encore, intensément. C’est bouleversant. En quelques minutes c’est nous qui sommes souriants et incrédules. Il est 14h30 et déjà j’ai rentabilisé mon ticket à 50 pounds.
Let’s take a break : Brixton low voltage I.P.A. Wrap tofu.
On file à la So Young stage voir la fin du concert de Fenne Lilly dont j’ignorais l’existence hier encore, et je découvre la fame (des dizaines de milliers d’écoutes sur les plateformes) et la fougue folk et électrique. Et là, je croise un type arborant le T-shirt du concert des Cure au parc de Crystal Palace le 11 août 1990. J’étais à ce concert. Et comme aujourd’hui, sur un coup de tête j’avais sauté dans un ferry puis au-dessus des barrières du parc pour voir James et Lush aussi. Vertige du temps !

Let’s take a break : Anspach & Hobday – Lager de Croydon, pas terrible.
Les concerts ont essentiellement lieu en plein air mais la Moth Club stage est un grand chapiteau. Le son y est malheureusement sous-dimensionné et mal distribué. Ce qui n’empêche pas de voir tout le concert de Los Bitchos, qui envoient franchement un bon pâté cumbia psyché aux guitares orientales ou latino, on ne sait plus, mais toujours pointues. C’est assez jouissif. La claviériste porte un T-Shirt “Fox Base Alpha”. C’est tellement cute considérant qu’elle a tout juste 20 ans et que cet album de Saint Etienne en a pile 30.
Let’s take a break : Five points brewing company – XPA.

On enchaîne directement sur Dry Cleaning. Mon attente est (trop) importante tant j’écoute ce groupe depuis quelque temps. Et là double surprise. Celui que je pensais être un chanteur est en fait une chanteuse, fine, longiligne, éthérée et ultra manucurée. Cette image fait vriller mes neurones, j’ai l’impression de voir un film doublé. Ceci dit, tout est propre et conforme, un poil too much à mon goût. Le son pourri de cette scène Moth aura raison de la fin du set, et nous partons déambuler au milieu des drapeaux, fumer et boire des bières pour changer. On attend Kikagoyu Moyo, comme d’autres attendent Godot, c’est-à-dire en croyant connaître quelqu’un sans vraiment le connaître. Ce qui s’avèrera tellement pertinent par la suite.

Let’s take a break : Bullfinch Brewery – Rascal session Pale Ale.
On fait un détour pittoresque par Snapped Ankles pour constater que, toujours déguisés en Cro-Magnon, ils n’ont rien perdu de leur kraut bordélique, technologique et tendu.
Let’s take a break : Red Stripe tiédasse en cannette (beurk), 5,75 pounds please.
On file rejoindre les Japonais, dont les disques nous emmènent normalement dans les 70s, un peu vrillés, aux sonorités douces et lointaines. Mais voilà. Une surprise nous attend. Crash Bang ! La claque. Attention, pas la claque facile, pas la galvaudée, celle que tout le monde prétend prendre à tout va, non. Une leçon de virtuosité, de la haute voltige, dégainant des guitares malades, des solos de cithare ou je ne sais quoi de beau, des volées de synthé, des rythmiques chaloupées, kraut ou tropicales, des intros finement montées en sauce, des breaks suivis d’explosions totalement maitrisées, saillantes, folles. J’ai la chair de poule. C’est une révélation que seule la scène peut apporter. J’en veux encore !

Let’s take a break : Canopee Brewery – Champion Kölsch. Arepa vénézuélien.
Pas le temps de rigoler plus longtemps, on file voir Crack Cloud. Ce groupe m’avait tellement impressionné sur scène en 2018 au Check-in festival à Guéret. Autant que Black Midi m’avait laissé de marbre sur la même scène à l’époque. Plus tard dans la soirée, je réessaie d’ailleurs les jazzeux expérimentaux, mais toujours rien. Las. Il règne une nouvelle atmosphère chez les canadiens de Crack Cloud à présent, on sent davantage de collectif mais un peu moins de tension. Le concert fut pour autant très bon, mais je perçois, plus précisément je crains, qu’une direction plus expérimentale ne les anime (Ouster Dew) et que cela ne vienne amoindrir leur extraordinaire potentiel abrasif (Drab Measure).
Let’s take a break : Brixton Atlantic Lager. On croise des amis d’amis d’amis, on fume.
Let’s take a break : Brixton IPA en cannette tiède.
On observe le soleil se coucher près d’un chapiteau et Daniel Avery s’affaire en fond sonore. Fidèle au planning que je m’étais fixé, on file à la So Young stage sans réaliser ce qui nous attendrait vraiment sous la petite tente. Yard Act aka James Smith (how more english can that be?), espèce de Mark E Smith avec des dents et une tête de premier de la classe, nous scande des histoires ahurissantes en spoken word, accent du Nord. J’ai du mal à tout suivre, trop de mots, trop vite, trop de références mais les gens autour de nous sont comme des dingues. On a l’impression d’être invités à une fête ou tout le monde se connaît. Ils échangent, s’invectivent de part et d’autre de la scène. Des rythmes super groovy, une guitare qui défonce tout. Génial.
On aurait dû s’en tenir là mais nous allons voir le seul groupe encore sur scène, Shame. On s’emmerde sec, mais on reste quand même.

Let’s take a break : Cone, flake 99.
Il est 22h30, c’est terminé et on n’a pas envie de partir, déjà nostalgiques de cette journée magique. Une journée sans masque, sans jauge limitée, sans distanciation, sans pluie même. Le vaccin n’est pas un sujet ici, tout le monde y est passé pour reprendre les choses laissées en plan il y a seize mois. Et c’est ainsi que j’ai vécu ma meilleure journée de type 2018 en 2021, les oreilles sifflantes, le ventre plein de craft beer et le cœur empli de joie. I feel Wide Awake, and free again.


Note de bas de page : Samedi, Paris, 15h, sur le retour à Lyon, je descends de l’Eurostar, me dirige chez des amis rue du Faubourg Poissonnière, et je tombe sur la manifestation anti-pass sanitaire qui scande « liberté ! ». J’inspire profondément et je mets “Dark Days” de Yard Act à fond dans mon casque. Il y a bien longtemps que je n’ai pas été aussi (r)éveillé.

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