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Disques

Lonely Kid Quentin – Quatorze Stations

Ex-enfant de chœur brisé, ex-petit chanteur à la gueule de bois, Lonely Kid Quentin, au sommet de l’Etna à défaut du Stromboli, nous fait sa crise de foie : retour sur soi, sur ses échecs mais aussi sur le monde (de merde) comme il va : un monde de morts-vivants, diabolique et terne. Heureusement, il y a l’humour. Et les barbituriques.

On nous cache tout. On nous dit rien. Lonely Kid Quentin en est à son huitième album et on le découvre à peine grâce à une excellente chronique dans le non moins excellent fanzine Groupie, véritable tête chercheuse de la pop française dans tous états. Rendons grâce une fois de plus à Renaud Sachet de faire tout le boulot avec une ouverture d’esprit et une passion toujours intacte.

Huitième album en forme de compilation-réinterprétation, “Quatorze Stations” est un chemin de croix de la déconfiture. Citons le Kid : « Quentin souhaiterait que son œuvre se développe plus amplement à l’avenir, avec des succès au top 50, maintenant qu’il est entré dans l’âge mûr qui précède l’âge pourri ». On ne peut que s’associer à son souhait.

Déconfiture pour tous et à tous les étages donc. Au premier chef, pour sa petite personne mais aussi pour les autres, car Quentin, prompt à se dézinguer lui-même, s’attaque ou accable “L’Écrivaine”, ratée, ou “L’Architecte”, moderne. Qu’on se crève les yeux à écrire devant un vieux Mac pourri ou à dessiner un Pôle Culture, les courbes des destins sont identiques, en bonne débandade.

L’architecte aurait voulu les Doges

Les Assyriens ou les Attiques

Dommage la mode n’est plus aux toges

mais au fonctionnel et pratique

Il peut toujours rêver du Louvre, du Panthéon, d’la Rome Antique

Il ne construira qu’un entrepôt, un HLM ou une clinique(u)

C’est dans la veine autobiographique que Quentin est le plus en verve comme dans “J’ai rejoint mon troupeau”, “C’est le printemps”, “J’ai vu Satan”. Enchaînement de quatre titres parfaits culminant avec “Je n’ai plus 20 ans”, accumulation contre-performative :

Parce que j’n’écoute plus il est vrai

les 20mn de Sister Ray

Parce qu’un cache sur les yeux

bah pour dormir c’est vach’ment mieux

Je n’ai plus 20 ans

Je n’ai plus 20 ans

Quand j’vois cette fille en train d’danser

J’hésite à aller lui parler 

Parce que j’suis pas si sûr ma foi

D’avoir envie qu’elle dorme chez moi

Je n’ai plus 20 ans…

Ce qui nous plaît avec le Kid demi-blet, c’est qu’on retrouve cette évidente culture pop et classique au sens large et ce soin dans l’écriture en français, disons d’un Vincent Delerm, mais avec un humour potache réjouissant qui évite les chemises à jabot au piano donc, et le rock crado nawak d’une certaine tendance de la musique alternative française qui s’applique méticuleusement bien à faire scrupuleusement n’importe quoi (profitons-en pour rappeler que le disque sort conjointement chez plein de petits producteurs dont Les Potagers Natures).

Du coup, le reggae dark, “Dans les morgues”, relit (relie ?) avec amusement Hamlet et Gainsbourg (et pourquoi pas Jauni Hallyday)..

O

Phélie

Je te sor

tirai

Je t’em

mènerai

Dans les musées

O

Phélie

Je te sor

tirai

Je t’em

mènerai

Dans les 

morgues

Dans les morgues de banlieue

Dans les morgues de centre-Ville

Dans les morgues des faubourgs

Nous allons

Mon amour

Nous dansons autour des gens

Des morts et des vivants

Ils nous saluent chapeau bas

On les prend dans nos bras

Le geste est amical

Ca n’est pas si banal

de nos jours on est malpoli

On s’emmure 

On n’dit plus merci

Mais les morts sont restés courtois

Leur compagnie est de bon aloi

On joue au mikado

Et on fait de longs combats de judo

Phélie

( etc…)

Quentin, aède des cœurs de ville moribonds, dit aussi son “Maintenant” :

Aussitôt les vendeurs nous rançonnent

Font de gros bénéfices

Les tenanciers ronronnent

Confits dans la malice

Pour promouvoir l’amour 

qui ne fait plus recette

Comme chaque mode à son tour

Devient désuète

(…)

Les solstices

Durent beaucoup moins longtemps

Les étés, les hivers

Se confondent trop souvent

On ne peut plus mourir

Avec les feuilles d’automne

On crève sur son transat

Personne ne s’en étonne

On ne sait plus si on est chez Ferrer ou Brassens, ou encore chez Katerine, notamment pour les références à Royan, même si le bel-aimé de Royan fait place ici aux “Amis retrouvés” (seul titre vraiment nouveau). Musicalement, on est dans un instrumentarium proche de Katerine : des guitares aigrelettes comme (chez) Jeannie Longo, tenues par Marceau « Sticky » Portron (qui ressemble à s’y méprendre, pas de hasard, au jeune Jonathan Richman chevelu) et de claviers et boîtes à rythmes maison. On retrouve ce jeu bancal entre soins attentifs et jets brouillons qui anime le Kid, une pop indépendante qui se joue des codes, fricote avec le reggae, la chanson française bien tradi (voix de baryton, r roulés, finales appuyées), bref les registres honnis, mais aussi l’électro crasse et une certaine manière de renouer avec les traditions médiévales des troubadours.

Si Quentin fait son Adam de la Halle (“C’est le printemps”) ou son Ronsard en picorant Sade (“Nous resterons amis”), c’est selon les antiques codes toujours en vigueur et donc avec beaucoup d’humour. Avec les Quatorze Stations” de Lonely Kid Quentin, on retrouve les errances pop des géniales et indéboulonnables “36 erreurs d’Etienne Charry (Tricatel, 1999), tout autant bricolées dans son coin avec quelques copains, et les moyens du bord qui s’avèrent fort féconds (cette petite trompette deguello sur “Je n’ai plus 20 ans” ou lancinante sur “Maintenant”).

À l’écoute répétée de ses « Quatorze stations » arpentées sans relâche, on se rend compte qu’on est loin d’en avoir fini avec Lonely Kid Quentin d’autant que le le Kid excelle aussi dans la production cinématographique. Un faux air de Denis Podalydès, un côté Eugène Green, un Rohmer de notre temps dérangé, un peu à la Guillaume Brac, les multiples facettes de Quentin Papapietro nous tourneboulent et c’est bien parti pour durer. Quand on découvre que Quentin a tourné un long métrage hilarant, “En fumée” (2018) qui réunit Jean-Louis Costes et Eugène Green, on ne peut être que définitivement conquis. Surtout avec une bande son qui allie Chocolat Billy et… Gluck.

On nous a promis un album reggae. Attendons…

Avec l’aide de Johanna D., avec un chat sur les yeux parce que pour dormir c’est vachement mieux.

“Quatorze Stations” est sorti le 14 juillet 2021 chez Saintonge Records, Fougère Musique, La Ronde et les Potagers Natures.

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