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Disques

Rose Mercie – Kieres Agua ?

Le meilleur combo de rock français est féminin, banlieusard, chante dans la langue de Cervantès, d’Olympe de Gouges et de Daniel Johnston et nous pisse à la raie son eau de feu. Avec amour s’il vous plaît.

Avec son air de punk crado à la Oso El Roto qui porte haut la faute d’orthographe, le castillan, la bedaine grasse et le collage maladroit, la pochette de “Kieres Agua ?” nous laissait un peu circonspect. La peur d’attraper des poux sans doute… Mais comme Los Emes del Oso (pour les non initiés : feu l’infolettre électronique et multicolore de Daevid Loyza) nous manquent un peu et qu’on fait confiance à Adrien Durand et Renaud Sachet, on écoute un beau matin d’une oreille distraite ce girl group qui inclut notamment Charlene Darling, dont le “Saint Guidon” nous avait laissé un peu froid. C’est dire si on était peu convaincu… Même si on avait beaucoup aimé la présence irradiante de quelques Roses dans Avant la Fin de l’été (2017) de Maryam Goormaghtigh, film lui aussi vu tout à fait par hasard.

Donc une écoute matinale sans attente aucune et soudain l’attention s’aiguise peu à peu pour se muer en enthousiasme délirant qui me fait acheter l’ultime vinyle à la troisième écoute d’affilée. Les saintes bonnes femmes de Rose Mercie m’ont complètement converti. Pardon, pardon, mille fois pardon. Déplions le tapis rouge des influences. Oui, il y a du Electrelane (c’est fou d’ailleurs comme notre passion pour ce groupe mûrit avec le temps..) mais aussi beaucoup de Lispector, ce qui est plus sympathique dans sa non-ambition glorieuse, voire du Marie Delta, question de génération et de répétitions poétiques. 

Une pop donc très hypnotique, mélodique, un peu foutraque, faite avec les moyens du bord et qui tire tous les fils de nos attirances. Le rock lo-fi hypnotique en espingouin(e) (“Regresar”), les bluettes grises faites de trois bout de ficelles de soie (“Dinosaur”, soit du Young Marble Giants en plus chaleureux, voire sexy), le meilleur des années 80 (comme Regrets de “Je ne veux pas rentrer chez moi seule” sur “Des pierres” ou Elli Medeiros sur “Chais Pas”) et surtout toute l’écurie K Records comme Saint Patron et étalon (Ah… ces guitares à la Doug Martsch de Halo Benders sur “La Douceur”…).

L’excellente idée qu’ont eue nos quatre gonzesses, c’est d’allonger la sauce plutôt que de rester sur un format court punk. On sent bien les faiblesses techniques ici ou là (comme si on s’en préoccupait…) mais elles exploitent à fond leurs capacités grêles et, c’est là le secret des dieux, la magie opère. Partage de micros (à la Sleater-Kinney) et d’instruments, refus de la pose, c’est le girl group dont on rêve depuis les Shangri-Las, enfin libéré de producteurs malins et matois aux dents longues et mains baladeuses. Les Rose Mercie sont déterminées à reprendre les choses en mains, s’occuper d’elles-mêmes et faire la nique au père Nietzsche.

«Queriéndonos

Buscándonos

cuidándonos

entre el bien y el mal »

(“Witching”)

 Nos filles perdues à cheveux gras, en quête d’amour et de sexe, se perdent, se retrouvent, nous touchent tout le temps et on les laisse faire, voire on en redemande :

«L’un dans l’autre

Main dans la main

Un sacrifice pour un rituel

Quotidien »

(“Des pierres”)

Pas décidées à se laisser emmerder, les demoiselles ne sont pas du genre victimes à la #Metoo : qu’elles citent Pentangle (« Let no man steal your thyme », qu’on entend positivement comme « Let no man steal your time » ) ou revendiquent leurs éternels droits à la sorcellerie (« I will never stop witching » ; on voudrait cette fois entendre « I will never stop … bitching »), Rose Mercie c’est le super girl group dont on a toujours rêvé, pas forcément en jupon, pas forcément sexy, pas forcément rrriiot girls, mais qui l’est de surcroît. Avec Rose Mercie, on est déjà dans le monde d’après et c’est révolutionnaire (avec un clip à la Robe Grillée en sus).

Les filles, cette année, sont bien décidées à totalement nous envoûter. Marie Delta m’avait fait prendre longuement la ”Route de nuit »” au printemps, les Rose closent mon mois de novembre.

Si on est complètement emporté par cette musique à la fois électrifiante et envoûtante, on est aussi totalement séduit par l’écriture des Rose Mercie. Tour à tour mutines sentimentales :

« Dis-moi que tu m’aimes je ne me moquerai pas

Dis-moi que tu m’aimes je ne me lasserai pas

Dis-moi que tu m’aimes je ne me moquerai pas

Non non, c’est tout le contraire

Non, non »

(“La Douceur”)

Ou butineuses amoureuses :

« Trop de poissons

trop de garçons

trop de garçons

pour retenir les prénoms

Americano

Italinao

Finistérien

Ou Nancéen

Auvergnat

Ou d’la region PACA

Où que tu sois

Où que tu ailles

Je pourrais t’aimer, je pourrais t’aimer »

(“Chais pas”)

La magie noire des Roses tient parfois à rien : à un petit moulinet de guitare supplémentaire sur un couplet de “Sweet Place”, une phrase répétée comme un mantra (« Muchacha… con falda » sur “Dinosaur”), une orgie de cymbales sur “Regresar”… Et puis peut-être ce riff dément sur le tube final “Witching”, comme si Daniel Johnston lâchait son orgue pour une basse et idolâtrait finalement New Order plutôt que les Beatles, pour interpréter un funk froid, bancal et obsédant qui se révèle bouillant et latino. Encore une fois, les Rose Mercie explosent complètement la somme de leurs influences. Ces femmes savantes nous touchent, nous émeuvent, nous embarquent dans leur sabbat rock qui nous donne même envie de réécouter Catherine Ribeiro, c’est dire…

Enfin, le disque à flammèches sérigraphiées est très beau.

Rose Mercie c’est la vie. Gracias muchachas.

Con la ayuda de Juana D., très carmencita.

“Kieres Agua ?” est sorti le 4 mai 2022 chez Jedolanti Records (Paris) et Celluloid Lunch (Montreal/Canada)

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