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Disques

Giuseppe Ielasi – The Prospect

Giuseppe Ielasi retrouve son instrument de prédilection ces dernières années et nous offre deux pièces magnifiques et délicates de guitares abstraites et sensibles. L’électronique à son meilleur : la guitare électrique. Encore et toujours.

En 2005, après l’éternel retour du rock, frelaté ou non, on ne jurait plus que par l’électronique improvisée. Les vrais punks, ceux qui nous excitaient dans les salles de concert, étaient des types à laptop dans un impossible contre-spectacle de visages blêmes éclairés par l’écran de l’ordinateur à la pomme, quasi toujours masquée par un autocollant. Nos héros d’alors n’étaient plus anglo-saxons mais venaient plutôt d’Autriche, s’appelaient Fennesz, Pita… Ils jouaient aux confins du silence ou dans le bruit pur ou non (harsh noise).

On se passionnait (et se ruinait) pour des micro-labels, éditant de très beaux CD dans de magnifiques pochettes cartonnées. Tout un réseau se tissait, on retrouvait les mêmes trente, cinquante passionnés de cave en cave, de festival en festival.

Et puis un jour, les expérimentateurs reprennent un peu leur guitare, par ci par là, au détour d’un moment de concert (Fennesz), d’autres abandonnent carrément le laptop (Hervé Boghossian après un délicieux album paru chez Raster Noton en 2004, “Mouvements” tout de guitare traitée en direct). C’est dans ces eaux-là, circa 2005, qu’un ami, grand pourvoyeur de musique de peu, nous met entre les mains et les oreilles “Gesine” de Giuseppe Ielasi, paru sur ulelabel suédois Häpna (de Tape à Ohayo en passant par les Tenniscoats, que du beau monde…).

Avec “Gesine”, on est dans ce même champ de musique improvisée, électronique, spartiate mais le point de départ est très ostensiblement la guitare en picking. À peine maquillée. Et c’est une révélation, un retour en arrière qui est aussi continuité.

Par la suite, Ielasi se retrouve chez 12k, le label de Taylor Dupree qui avait accueilli Chartier, FourColour et consorts. Évidemment.

On le perd un peu de vue quelques années pendant lesquelles il laisse, à rebours de sa génération, la guitare pour d’autres manipulations électroniques et des installations. Ces derniers temps voient le retour de Ielasi à la six cordes d’abord de loin en loin (“Five Wooden Frames” en 2021) avant de revenir en 2022 à de la guitare quasi pure (un ampli à lampes tout de même, des pédales sans doute, quoique on ne sache pas si les boucles sont créées dans la continuité ou superposées en studio).

“The Prospect” est un grand album, sans fard, avec deux pièces quasi jumelles, tout en effets de miroir ou de diffraction, toutes de différences et de répétitions. La musique de Ielasi est immobile et pourtant subtile. Quelques accords, quelques motifs rythmiques qui se répètent, se transposent, se réinventent, se chevauchent, reviennent (“The Prospect”). On pense à “Palais de Mari” de Morton Feldman, question de durée sans doute, mais aussi d’esprit, et pour l’effet satori qui vient après des écoutes répétées, qui donnent, d’un coup, l’image sinon la clé de la composition, la connaissance à la fois intime et pourtant mystérieuse de l’œuvre.

Il y a les notes mais aussi les silences entre, les vibrations qui s’estompent, comme autant de bouquets de feux d’artifice qu’on regarde et écoute s’évanouir. Toujours les mêmes et toujours différents.

On retrouve un peu ce qu’on avait tant aimé chez Oren Ambarchi dans ses premiers albums chez Touch, notamment “Suspension” en 2001, sur lequel on avait peine à croire que ce que l’on entendait venait (aussi ? encore ?) de la guitare électrique, ces notes rondes, qui explosent comme des bulles aux ralenti. Mais tout l’art de Ielasi consiste à ne pas sortir du champ de la guitare électrique telle qu’on la connaît et la pratique habituellement. Et d’être en même temps tellement ailleurs.

Ielasi a son univers, son jeu, lent, mesuré, avec un toucher très très doux, précis, qui va chercher des harmoniques, des tons plus mats (“The Way Back”). Chaque note est un voyage, une création d’espace (on entend le studio) ou d’un micro-événement au plus près des cordes, des micros.

On peut l’écouter distraitement et être happé par un son univers à la fois austère et fantastiquement coloré. Ou rentrer intimement dans chaque note, chaque accord, chaque mouvement de vibrato et avancer dans ce dédale de sons, de rythmes et de résonances où il nous entraine.

On est un peu aussi chez Marguerite Duras. C’est sans doute le motif du terrain de tennis sur les pochettes (version hiver pour “The Prospect” ou été pour “Five Wooden Frames”) qui nous fait penser à India Song (1975), à cette façon de, rien qu’en glissant, tourner autour de son sujet, de changer d’angle, de gagner de la profondeur, y compris dans un travelling (scène du terrain de tennis donc, vers 37 mn).

PS : Giuseppe Ielasi était récemment en concert à Stockholm avec LabField aka Ingar Zach et David Stackenäs. Occasion unique de voir deux grands toucheurs de guitare et un percussionniste touche à tout. Quelques vidéos de ce moment unique sont visibles ici :

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