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Disques

The Reed Conservation Society – La Société de préservation du roseau

Nouveau disque (et premier album) pour The Reed Conservation Society, qui confirme dans sa langue maternelle que les campagnes françaises font de bons westerns.

Habituée à scruter l’intime et le quotidien, la chanson francophone peut-elle se détourner d’un « je » parfois envahissant et s’ouvrir aux grands espaces de l’imaginaire ? C’est en tout cas ce que Stéphane Auzenet et Mathieu Blanc tentent – et réussissent – sur le premier album de The Reed Conservation Society, logiquement intitulé “La Société de préservation du roseau”. Changement de langue, donc, comme un retour aux sources pour Stéphane – qui a fait ses premières armes dans le groupe Verone, déjà adepte du français – après un triptyque de EP (sobrement titrés 1, 2 et 3) et un single de Noël intégralement chantés en anglais, mais pas vraiment changement de ligne ni de style. On retrouve en effet sur ces dix nouveaux titres la même ambition de raconter des histoires, d’esquisser des portraits, en soignant les mots autant que la musique. Celle-ci, aux références clairement anglo-saxonnes, est toujours d’une aussi grande finesse, arrangée avec une minutie d’orfèvre.

En ouverture, “A cœur joie“ annonce le programme : commencée avec une guitare aux tons chauds et une rythmique au pas souple, la chanson s’enrichit peu à peu de chœurs aériens, de cordes, de la trompette de Mathieu Blanc, tandis qu’une voix féminine et un petit riff de guitare électrique perlé offrent de subtils décrochages. Un peu comme si l’éclatant “Cannibale” de Dominique Dalcan s’était enfin trouvé une descendance, peut-être plus raisonnable dans ses ambitions… The Reed Conservation Society pose son générique, présente ses personnages et opère un mouvement de caméra vers le ciel. “Laika“, avec sa boîte à rythmes minimaliste (l’une des quelques nouveautés du disque par rapport aux précédents), s’envole ensuite vers un satellite terrestre et raconte des histoires spatiales, entre science-fiction, suspense et fascination pour les objets électroniques. Plus proche de nous, “Le Tamis“ se laisse porter par un arpège boisé et s’aventure vers l’Amérique de la ruée vers l’or. Le titre décolle dans son dernier tiers et laisse son orchestre – basse profonde, trompette jazzy et chœur habité – prendre la barre avant de terminer sur un air de piano sorti d’un rade perdu de l’Alaska.

La trompette se fait clairement morriconienne (période westerns spaghetti) sur “Pylônes“, morceau déjà étrenné plusieurs fois sur scène. Elle plante le décor d’une histoire d’amour confrontée à l’apocalypse – nucléaire, climatique ? Thème dystopique où s’invite une étrange fantaisie inquiète, notamment sur un refrain comme on n’a pas vraiment l’habitude d’en entendre (« Dans mon abri, mon bunker,/on discutera bioéthique/Je t’appellerai “mon petit cœur,/mon champignon atomique”… »). On tient là une masterclass pop imparable, et son clip, une balade médiévale et contemplative en pleine campagne française, est d’ors et déjà un petit chef-d’œuvre.

La chanteuse Natacha Tertone est présente sur quelques titres plus intimes (“La Nage indienne“ et “Le Mont de piété“, qui nous rappelle au bon souvenir des Objets), tandis que c’est l’ombre de Neil Young et de ses cordes pincées qui s’invitent sur “Molly“ – on peut aussi penser, dans l’esprit plus que dans le son, à Joe Dassin adaptant Bobbie Gentry ou Tony Joe White. Le blues météorologique de “Saint-Elme dans le désert“ referme le disque. Il s’arrête alors sur un sifflement mystérieux, comme un vagabond entre deux trains.

Il faudra voir comment Stéphane Auzenet, Mathieu Blanc et leurs acolytes retranscriront leurs belles histoires sur scène. Par exemple le 10 avril à Petit Bain pour la release party (en compagnie de Natacha Tertone et Corde). D’ici là, on reprend notre sac à dos pour repartir à l’aventure dans ce disque où chaque note en fingerpicking, chaque arrangement de cordes, chaque ligne mélodique font défiler milles images devant nos yeux. Le classicisme majestueux de cette musique a tout pour finir au cinéma.

Co-écrit avec Vincent Arquillière.

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