Jérôme Minière, chanteur de l’Ancien et du Nouveau Monde, souligne une fois de plus l’état de bascule de nos vies numériques et convie ses amis à pousser la chansonnette sur la légèreté de l’humanité. Magnifique album de résistance passive à la numérisation croissante.
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à nous pondre des merveilles, là, tous dans leur coin ?
Freschard & Brinks, Arab Strap, Bouaziz avec son nouveau Bruit Noir qui s’avance en catimini à coups de Kaddish, Malon… et maintenant Minière ??? Ils peuvent pas se calmer les vieux, radoter dans leur coin des albums plan-plan qu’on écouterait distraitement en regard de la nouvelle scène, forcément plus excitante, du Maine, de Brighton ou de Tours ? J’en ai marre de dégainer du chef-d’œuvre à tour de bras, j’ai le clavier qui bégaie. Et en plus, ce sont de beaux objets, ici graphisme de Rémi Poncet d’après des croquis au Bic de la compagne de Jérôme (je peux t’appeler Jérôme ?), que Marie-Pierre Normand a réalisés sur une année. Donc chef-d’œuvre. Et on devrait s’arrêter là. Lien d’achat, livraison par Amazon, carton dépiauté dans la cuisine, etc. Point final.
“La Dérive des rêves” est un disque point de bascule dans ce qu’on pourrait appeler l’œuvre numérique de Minière, presque une tétralogie (“Dans la forêt numérique” en 2018, “Une clairière” en 2019, “La Mélodie, le Fleuve, La Nuit” en 2022), dans laquelle Minière s’interroge sur les transformations du monde numérique et sa place, notre place, celle de l’humain. Point de bascule, et peut-être point final, au vu de certaines déclarations des pontes de l’IA et de certaines échappées moches de Léviathans technologiques qui rappellent le point zéro de Skynet dans Terminator, cette blague hollywoodienne qui ressemble de plus en plus à no(tre) futur. Donc point de bascule entre humain et technologie, entre cauchemar techno et rêve bien humain. Un rêve numérique (internet, le savoir partagé, le lien retrouvé avec nos proches éloignés…) qui a dérivé et qui se met de plus en plus en travers des nôtres, plus fragiles. Rêvasser, c’est ce que l’humain sait faire de mieux et que les machines ne feront (sans doute ?) jamais, comme le rappelle le roman de K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep ? inspirateur de Blade Runner.
Les titres de Minière oscillent toujours entre ces possibilités-là, autant dans les textes que dans la facture. Comme l’ouverture Le futur est dans tes bras, au titre délicieusement ambigu et tout d’électro mid-tempo, bricolée 90s/2000 pour un album qui regarde finalement sans cesse vers le futur en utilisant les outils du passé. L’humain contre la machine. Tout contre, trop contre peut-être.
Et il y a encore plus que dans les albums précédents un retour à l’humain, aux sentiments, non pas réfléchis mais ressentis. D’où un album immédiat et plein de vie, avec des tubes en pagaille comme Compostelle, ce titre pop shellerien, Haricots rouges, avec sa voix tout en brisures, poésie du quotidien, chanson de rien du tout mais qui a tellement tout ce qu’on aime ou encore cet Hikikomori, symptôme sociétal qui a pris naissance au Japon, à la mécanique à la fois douce et entêtante, captivante dans tous les sens du terme.
La Dérive des rêves a un air de la pop franco-canadienne des années 70-80 avec une touche de house 90 (accords de piano, beat simple).
Évidemment, on se frotte aussi aux attachements durables avec Parfois, évocation de l’attraction/répulsion adolescente typique de Malon. Et on se plaît à imaginer même que la figure féminine évoquée a peut-être été aimée par les deux adolescents orléanais lors de leurs jeunes années communes.
A ce titre, on sent que ce disque contre-révolutionnaire, anti-transhumanisme est donc intrinsèquement un disque de copains. Que les machines soient présentes, c’est toujours une évidence mais les instruments comme les humains comptent plus. D’où l’ami Malon, Eric Deleporte de Perio, mais aussi Poirier sur Hikikomori, et Salomé Leclerc sur Pensées sans calcul et Haricots rouges, qui vient donner de la voix, légère, comme un oiseau sur la branche, dans une tradition pop qui va de Legrand à Thousand. Et donc dans le trip-hop, et l’électro-pop à la Minière, on trouve un zeste de guitare, du piano, des cordes et des vents ou la basse d’Albin de la Simone. Chacun contribue au même titre que Chat GPT, avec lequel Jérôme Minière a dialogué dans le cadre d’un podcast baptisé Pensées sans Calcul.
Et puis il y a, comme toujours, le cinéma et la littérature avec L’Ordre des choses où se croisent Perec et Les Choses de la vie de Sautet. Enfin, et c’est sans doute la plus belle, la chanson Le Texte qui semble contenir un reste de Souvenir (titre ô combien évocateur) d’Orchestral Manœuvres in the Dark qui fut aussi la bande-son d’Identification d’une femme (1982) d’Antonioni, chef-d’œuvre tardif, labyrinthe passionnant, à la non moins étrange bande originale (OMD, Tangerine Dream, XTC, Japan, Gianna Nannini…) et qui est peut être aussi le miroir, thème du film, de toutes ces pépites essentielles qui nous constituent et qu’on cherche comme les cailloux du Petit Poucet. Comme Proust sur les pavés de la cour de l’hôtel de Guermantes retrouvant ceux du baptistère de Venise, comme le spectateur compulsif d’Antonioni qui traque les gravures de Giorgio Morandi sur les murs des personnages masculins de ses films (au moins dans La Notte et Identification d’une femme), ou dans les albums de Fabio Viscogliosi mais c’est une autre histoire. Quoique.
Alors quand Minière s’affranchit du texte perdu de la chanson finale pour chanter, ad libitum, à ses amis, un « je vous aime », on est conquis. Parce que c’est la seule et unique forme de résistance dans « la garrigue de pixels », la véritable « clairière dans la forêt numérique ».
La dérive des rêves est un véritable album d’amour bien réel. Merci Jérôme.
Avec l’aide de Johanna D.érivée de rêves.
“La Dérive des rêves” est sorti en LP et numérique chez Objet Disque le 16 octobre 2026.
