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Disques

Songs:Ohia – Love & Work (the Lioness Sessions)

Songs: Ohia - Love & Work : The Lioness Sessions

Attention : matière hautement inflammable. Comme le chantait Jason Molina, « The heart is a risky fuel to burn » et c’est toujours vrai (c’est même inscrit sur le tote bag de l’édition limitée). « Lioness », disque d’amour ardent nous crame encore le cœur comme à la première écoute. Si on n’a pas pénétré l’univers de Jason avec ce disque, c’est avec lui qu’on est rentré définitivement en vocation. Réécouter « Lioness » ,c’est toujours se confronter à la magie noire de ce disque, tenter d’expliquer l’inexplicable et, enfin, tourner en rond comme un lion en cage mais c’est ce qui fait le plaisir et le jeu du disque. On pourra relire à ce sujet la chronique faite ici même lors de la sortie, presque à chaud, sur le vif plutôt. Pour ma part, je reste profondément touché par l’élégance féline de ce disque fait de quelques accords de guitare, presque toujours les mêmes, d’une batterie spartiate et d’un chant ailé, sourd, intérieur et humble qui se déploie pourtant majestueusement vers l’extérieur. Jason Molina y est ici à son meilleur. Voilà. C’est dit. Il simplifie, allège son chant et ses structures pour conserver élasticité et plasticité. Sa voix n’a plus le côté country éraillé des premiers albums, elle se concentre en son corps pour libérer son âme de ses blues. Lors d’une interview donnée pour la tournée « Josephine », Jason nous confiait qu’il y avait dans Songs: Ohia un mélange de krautrock et de Black Sabbath. C’est on ne peut plus vrai. Du métal, il retient la science du riff issu du blues, sa puissance concentrée, la chaleur de la lourdeur (cet épais son-brouillard qu’on pourrait couper au couteau dans tout l’album). Du krautrock, le pouvoir hypnotique de la répétition et surtout ses vertus réparatrices, l’usage de couleurs des claviers (pris ici directement à la source du studio Chem19 chez d’autres joyeux lurons dealers de la déconne au brou de noix, Arab Strap).

C’est un album d’amour et pourtant on y entend déjà toutes les déceptions et catastrophes à venir. Pouvait-il en être autrement ? Ceux ayant aimé (et vécu avec) des félins savent que le coup de griffes est toujours possible, trop souvent imprévisible. Darcy Molina, Coxcomb Red Tigress et Lioness, n’a pas fait exception à la Règle. 

« There’s a long delay in our words. Then !… they are… no words.

(…)

She’s not nervous but she tries. And it’s vaguely… goodbye. »

Chante-t-il sur « Nervous Bride ». Et il FAUT entendre les silences, les accélérations et ralentissements signifiants.

C’est l’amertume déjà en bouche et avec une divine et malheureuse préscience que Molina compose sans doute cet album à l’image de sa Dame et lui donne sa couleur vespérale et fauve.

Il faudrait citer intégralement « Coxcomb Red »mais extrayons simplement cet appel à s’abimer dans la mort, l’accord de Tristan en mode blues.

« You said every road is a good road

Between the next road                                                                                             

and your 

last road

Every love is your best love

And every love is your last love

And every kiss is a goodbye

Every kiss is a 

goodbye

I watched you hold the sun in your arms when it bled to death

He grew so pale 

next to you.

The world is so pale 

next to you. »

Devise de la Dame et avertissement non écouté par l’amant-proie.

« Lioness »est un album ramassé, au pelage soyeux et chaleureux, très véloce par moment, prompt aux coups de (g)riff(e)s ou de balais de batterie. 

Se remettra-t-on vraiment un jour de l’écoute de « Lioness » ? De cette guitare ronronnements/grondements, de ces pas figurés lestes et alanguis de la femme-totémique ? De cette voix tentant de surnager vers la femme-animale aimée afin de tenter vainement de traverser cet impossible fleuve d’amour ? De cet appel à la dévoration cannibalique amoureuse rappelant « La Féline » de Tourneur et, même peut-être davantage pour le côté rêve éveillé esthétisant hors temps, de son remake par Paul Schrader ?

À un bestiaire félin, il accorde une atmosphère nocturne et une ambiance étouffante, tropicale déjà, avec des évocations-visions du Nil (son antique delta remplaçant celui, mythique, du Tennessee, une translation encore) et des constructions magiques et mortifères (la pyramide, l’autre pilier de l’Electric Co). Avec « Lioness », Molina écume ses influences pour en tirer l’essence et voir, déjà, l’avenir sombre qui l’attend. De son amour, il ne reste déjà plus qu’une étincelle. Elle clôt le disque avec une superbe métaphore musicale, « Just a Spark », et livre Molina à nu, offrande prête au sacrifice pour son dieu solaire.

« Will that look be your only reply

You lower your head in reply

Here it is white and full like a pale ghost across the sky

And here it is crescent like a dagger from your heart to mine

Here it is

Just a spark

To shine

Here it is

Just a spark

To shine »

Et là encore, il FAUT entendre ces splendides rais de lumières chiches et pourtant prodigieusement chargés, s’échappant des frottements simples et savants d’une guitare roc.

Voilà quelques lignes provisoirement ajoutées à notre exploration (relire à ce propos notre hommage de 2013), toujours à poursuivre de « Lioness », pierre angulaire et autel sacrificiel de la discographie de Molina et de nos vies. Il pourrait y en avoir tellement d’autres.

Ouvrir le coffret « Love & Work », écouter ses titres écartés et la session annexe plonge l’auditeur dans l’embarras, un peu comme lors de la lecture de la biographie de Erin Osmon. Cela satisfait nos plus bas instincts, nous gêne, nous comble aussi parfois.

Le coffret chatouille le voyeurisme du fan : quelques lettres à Darcy (intégralement reproduites) et des artefacts, forcément magiques, comme la carte postale originale qui a donné l’artwork du disque, ou la carte à jouer du deux de cœur oubliée (puis récupérée) dans la cabine d’enregistrement du studio des Arab Strap de Glasgow, sont-ils bien utiles ?

Plus gênants encore, des copies de photos personnelles et un fac-similé du chèque de « 1 000 000 kisses »de Molina à Darcy, même si reconnaitre l’écriture penchée de Molina relevée ici ou là dans les pochettes des albums à venir et partager un peu de l’amour de Jason pour sa Lioness reste un privilège.

Ecouter les sessions, c’est descendre dans le filon de la mine quand on pourrait se contenter des pépites extraites et choisies (point de raffinage ici : on sait que le Molina enregistrait vite et ne retouchait pas).

Le plus grand plaisir, de reconnaissance et de distance, c’est de retrouver la marque de fabrique sur les titres issus des sessions « Lioness » : la batterie sèche, minimale, souvent aux balais mais toujours décisive de Geof Cummings. Si Molina (sa voix, sa guitare) prend toute la place royale qui lui est due (il y est tout de même souvent seul), rappelons le rôle majeur de ses batteurs. C’est d’ailleurs quelque chose qu’on pourrait rapprocher du geste de Swell, autre grande figure de l’époque. Lioness sonnerait (et toucherait) différemment sans Geof Cummings. Gratitude.

Autres traits essentiels : des basses sourdes (des guitares sans doute), des claviers aigres et spartiates. Aidan Moffat dans un texte confirme les propos récupérés par Osmon : les Arab Strap n’ont presque rien fait. Il suffisait d’attendre, de fournir temps, espace et écoute. Felicity (Fe-Lissy-ty ?) et son ami tiendront le même rôle de public privilégié de Geof et Jason lors des Lissy’s sessions.

Les titres non retenus ne sont pas tous de qualité égale et on se retrouve, ainsi que dans les Lissy’s sessions londoniennes, à une nouvelle croisée des chemins.

« It Gets Harder Over Time »et « I Promise not to quit » sont de vrais titres volés à « Lioness »et y ont pleinement droit de cité.

« Pyrate II (Even Now) »rappelle le passé de métallurgiste de Molina dans ses Spineriders. Une batterie qui claque, des breaks. La grammaire du métal au service du folk.

« Velvet Marching Band »et « Already Through »sont des regards en arrière jetés vers « Axess and Ace ».

Les claviers malingres et acides de « Raw »(Lissy’s sessions) annoncent les expérimentations de « Ghost Tropic »bien que sous une autre forme. Ces derniers titres indiquent d’ailleurs des chemins possibles tout comme « Did’nt it Rain », disque obsessif, se gorgera de répétitions encore plus accentuées que sur « Lioness »pour descendre tout au fond du vortex de la dépression.

Enfin le traditionnel « Wond’rous Love »préfigure les baladineries hantées d’ »Amalgamated Sons of Rest ».

Il est curieux d’écouter rétrospectivement ces Lissy’s sessions, pré-« Lioness », si loin du corps puissant qui formera les compositions enregistrées en Ecosse mais presque autant d’aller voir ailleurs, suivant la manie et le génie Molinesque, de chercher d’autres trajectoires pour ses visions. On pense à « Ghost Tropic », l’âme perdue sans corps dans la nature hostile, grouillante et fangeuse ; « Didn’t it Rain, l’âme dolente et mélancolique faisant corps avec la Ville industrieuse et brûlante, mécanique : deux disques jumeaux antagonistes et complémentaires, enregistrés quasi en même temps, avec des dispositifs, groupes et méthodes tellement différents. Ces sessions font état de cette transition possible, présente à ce moment-là.

Si on est toujours un peu déçu de voir la cuisine en plein feu si éloignée du plat servi, on essaiera comme Godard de questionner le rapport entre œuvre finie et processus laborieux de création au cœur de tous les films dits maoïstes de ce dernier, et même depuis « Le Mépris »jusqu’à « King Lear ». On se plaît alors à fouiller dans l’atelier de travail de Molina, lieu central et essentiel à ce working class hero parti trop tôt.

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