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Disques

Mdou Moctar – Afrique Victime

Brûlot de rock psychédélique en provenance du Sahel. Potes et collaborateurs de Bonnie Prince Billy & Matt Sweeney pour « Superwolves » et continuateurs d’un style flamboyant de Van Halen à John Squire, Mdou Moctar et son possee incendient leurs guitares rock sur l’autel de la musique traditionnelle nomade du nord de l’Afrique.

On me pardonnera de citer une fois encore Andre Herman Düne : “The girls of the 1990s turned in an army of belly dancers” (“Little Wounds”, sur « Not On Top », 2005). Que sont les tortilleuses de cul à turban devenues ? Où sont les reggae men blancs et bretons qui bourgeonnaient il y a quelques décennies ? Revoyez le film “Muriel fait le désespoir de ses parents” de Philippe Faucon (1995), c’est toute une époque (post-rohmérienne) qui a disparu. Me demandez pas. Je suis certain qu’une partie de cette clique est project manager à la City ou coach dans la banlieue chic de Rennes. Fini les pétards en écoutant Gnawa Diffusion et Zebda, ou du moins exit Lojo, Pierpoljak et Tryo.

Nul doute qu’ils ont lâché l’affaire et qu’ils n’auront pas fureté du côté de Mississippi Records, Sahel Sounds, Awesome Tapes from Africa, ou Petites Planètes. Tant pis pour eux.

Mdou Moctar comme Tinariwen fait partie de ces nomades du désert qui fréquentent et constituent un chapelet d’oasis sahéliennes regardant le blues et le rock comme une extension de leurs pratiques. Dans le grand bazar des échanges, des cassettes refourguées sur les marchés comme des CD gravés ou des fichiers échangés par SMS, on imagine Mdou Moctar faisant son miel d’imports d’Eddie Van Halen et revivifiant ainsi un jeu ancestral dans les amplis et guitares made in USA.

On pense sans cesse à des va-et-vient entre des espaces culturels pas si éloignés que ça, liés, aussi, par des flux d’argent moins réciproques. Chez Mdou Moctar ou Ahmoudou Madassane, on retrouve un goût du psychédélisme et de la transe, capable d’engendrer des images fortes (voir “Zerzera”, un film jodorowskien d’Afrique de l’Ouest ?) ou des univers sonores transgenres.

Boogie psyché à la sauce éruptive, “Afrique Victime”, le titre, ressuscite le génie noise du jeune Van Halen mais convoque aussi d’autres grands de la six-cordes auxquels on n’aurait pas spontanément pensé. Le jeu de Moctar et consorts nous évoque, et c’est le plus curieux, les folies de John Squire des Stones Roses sur “The Second Coming”. Je sais, le sujet est grave, pourtant je tiens cet album hautement mésestimé pour un chef-d’œuvre, de guitares savantes et cruciales, et “Afrique Victime”, l’album, pourrait bien en être son cousin africain, en version cramée par le soleil. Même furie, même lyrisme, mêmes évidences pop travaillées par la folk, des effusions, des divagations un peu longues mais tellement jouissives, des douceurs aussi.

On pourra reprocher les américanismes (l’impro “Untitled”), j’aime au contraire cette colonisation pacifiée, ce retour d’appropriation culturelle comme on dit. Reste que les titres plus traditionnels emportent la mise. La berceuse “Tala Tannam”, bien sûr, ou “Bismilahi Atagah”, finale tout en montée en puissance progressive, finissant en gaze légère, prouvent que la palette de Mdou Moctar est large.

On aime également les titres quasi crossover “Layla” (vague réminiscence de Derek & the Dominos ?), avec son démarrage haché, interrompu, lorgnant vers les accidents numériques de nos expérimentateurs favoris.

Évidemment la sauce prend le mieux, pour nos oreilles corrompues, dans les savants mélanges de tradition et de rage électrique (dont Konono N°1 serait la version sudiste noise), ici plus rock psychédélique. Pour ceux qui ont suivi les errances enfumées de Bonnie Prince Billy avec les Bitchin Bajas, on comprendra qu’Oldham et Sweeney aient voulu inviter la bande à Mdou Moctar sur son “Superwolves”. “Chismiten” et “Asditke Akal” sont de ce jus-là : wah-wah en échange des youyous. Hendrix ne s’est pas tué à la tâche (drogue et guitare) pour rien.

Il n’est que plus juste qu’on prenne cet « Afrique Victime » pour ce qu’il est, une véritable bombe à l’uranium enrichi. Un constat amer mais plein d’amour qui nous invite à regarder vers nos frères nigériens autrement qu’à coups de Serval, Épervier, Barkhane, sans oublier la clique Areva et Vinci (et, sans doute, leurs successeurs chinois).

Avec l’aide de Johanna D, qui n’a jamais voulu aller voir les hippo-potes au Niger (on ira en Auvergne à la place).

“Afrique Victime” est sorti chez Matador le 21 mai 2021.

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