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Concerts

The Microphones jouent “Microphones in 2020” en concert à Slaktkyrkan, Stockholm, le 15 novembre 2021

Événement, happening, performance ou conditions recréées ? Phil Elverum interprète son long retour sur soi Microphones in 2020 pour quelques dates en Europe. Voici la version de Stockholm.

Phil Elverum est, au choix, notre Proust, notre Philippe Caubère, ou… notre Annie Ernaux. Un artiste ayant fait le choix de (l’aban)don de soi et de son temps, de son être le plus intime et d’en faire le commerce. C’est touchant et émouvant, et un peu obscène aussi. Cette contradiction est forcément présente de la création à la réception. Elle s’accroit même avec le temps.

Ironie de l’histoire, on constate depuis les multiples catastrophes intimes qui ont ravagé Phil un étrange regain d’attention sur sa musique. On ne reviendra pas sur les disques qui ont documenté ces étapes (“A Crow Looked at Me”, “Now Only”, “Lost Wisdom pt. 2” etc…).

Sortant d’une possible ornière mortifère, Phil revenait sur son passé le temps d’une longue chanson pour un album, “Microphones in 2020” (deux chroniques, ici et , suffisent à peine pour rendre compte de l’immensité et de l’importance du projet).

Il faut donc, malgré tout, continuer à vivre et vendre son art. Et c’est l’énième rebond pour une ex-nanostar des 90’s. Qui eût cru que du zoo fantasque de K Records, Microphones et sa franchise Mount Eerie désolidarisée du label culte pour une délocalisation (relocalisation) au sein de la famille nucléaire, serait aujourd’hui le produit le plus vendeur ?

On ne s’en plaindra pas : on prêchait dans le désert, comme d’habitude, et le désert s’est peuplé peu à peu.

Les prix de la petite entreprise P.W. Elverum & Suns ont considérablement augmenté (tirages photos notamment), un superbe livre documentant les photos du clip de “Microphones in 2020” n’attend plus que de rejoindre “Dust” et « Dawn » sur les étagères, si on finit par se résoudre à cet achat qui coûte tout de même les yeux de la tête.

Est-ce que les nombreux (jeunes) fans transis et éplorés tous abonnés et biberonnés à Spotify, fierté nationale ici, réunis ce soir possèdent quelques (un au moins ?) artefacts artisanaux de la maison Elverum ? Certains des acharnés du premier rang n’étaient même pas nés lors de la sortie des albums de Nirvana évoqués dans la chanson… C’est à la fois, triste, drôle et terriblement émouvant.

C’est sans doute grâce au festival Guess Who d’Utrecht qui a mis le pognon sur la table qu’une petite partie de l’Europe a droit à sa ration d’Elverum. Phil entretient une belle relation avec le festival, sans doute cheville ouvrière de sa remise en scène, au moins en Europe, dans les conditions que l’on sait (relire les notes de pochette de “(After)”). Quoi qu’il en soit, nous sommes nombreux ce soir à attendre la messe inattendue : la relecture scénique de la chanson fleuve “Microphones in 2020”, dans cet ex-abattoir (ça ne s’invente pas), reconverti en usine à divertissements (bars, boîte de nuits…). Le lieu qui ressemble tout de même à une église de béton n’est pas propice aux épanchements (souvenirs d’un concert exécrable d’un Damien Jurado irrité par le son métallique et réverbéré d’une salle trop vite aménagée mêlé au brouhaha venu du bar latéral) mais a pu être, une fois n’est pas coutume, lieu festif d’une communion (Mountain Goats en apothéose). 

Un habillage de tentures noires et des ajouts de gradins latéraux de bois ont amélioré la salle, un rideau noir permet de masquer la scène avant de révéler la surprise : il n’y aura pas de première partie (Puschen, un temps annoncés, annulés ? bloqués à la frontière ?) : la messe, rien que la messe.

Phil Elverum, Slakthuset, Stockholm, 2021

Les accords de la guitare acoustique résonnent derrière le rideau qui s’ouvre devant Phil (pull en laine crue épaisse et son éternel jean blanc fatigué) et son comparse planqué derrière les fumigènes. On imagine que Phil a besoin de soutien pour l’interprétation de ce tunnel, avouons-le, sans doute difficile à jouer d’une traite.

Le projet était un peu mystérieux. Serait-ce vraiment la chanson “Microphones in 2020” ? Entière ? Coupée ? Réinterprétée ? Actualisée ?

On reconnaît bel et bien les rares mêmes accords répétés de “Microphones in 2020”, ceux qui portent toute la chanson.

Effet stéréo, effet ping-pong : un léger déphasage, reichien forcément, se fait entendre, créant une perte des repères dans l’écoute d’une chanson que l’on connaît désormais bien.

Proximité des retours, jeu du duo de guitare, pédales sampler ? Qu’importe : le sentiment de pénétrer dans une répétition connue et pourtant étrangère est là. Un état de conscience dissociée entre le présent et la mémoire, un sentiment de déjà-vu (ou déjà-entendu). 

La tension est bien présente : on sent un Phil Elverum entre deux états, à la fois concentré et en lâcher-prise. Et son partenaire très attentif à l’accompagner. 

Pendant tout le concert, vraie performance, on sent que l’Américain tient un fil fragile et que tout peut à tout moment planter. 

C’est l’expérience du temps élastique qu’on refait ici, encore plus sur cette interprétation en concert. Peut-être que la partie acoustique sans chant n’était pas aussi longue que sur le disque ? Sans doute aussi est-on plus sensible à ce type de longueur sur enregistrement qu’en concert. Reste qu’on a trouvé la performance globalement courte, alors qu’on était prêt à basculer sur une temporalité à LaMonte Young…

Phil Elwerum, Slakthuset, Stockholm, 2021

Pendant que Phil se débat au centre de la scène avec ses souvenirs, le coéquipier, lâchant son acoustique, reconstruit l’architecture sonore de Microphones à l’aide d’une guitare électrique et de multiples pédales. Ce n’est pas une mince tâche que de retrouver les couleurs d’un magicien de studio comme Phil et si le travail, en direct, est talentueux, là encore on reste un peu en dessous de nos attentes.

Pas longtemps, puisqu’après les paroles évoquant l’épiphanie de Tigre et Dragon :

As the end credits rolled

I decided to make music that contained this deeper peace

Buried underneath distorted bass.

Phil attrape la basse à sa gauche pour déchainer un flot de larsens et d’infrabasses, véritablement inouï. Et c’est le fan de Sunn O))) qui parle…

Tout cela avec une facilité désarmante, guitare ballante tenue nonchalamment par le manche, avec quelques effets plus tard, une prise en main et des levers de manche bien sentis (à l’envers de l’armée de phallus de Sunn 0)))).

Là encore les comparaisons avec Sunn O))) sont nécessaires : le son est fort, assourdissant pour certains mais s’encaisse sans dommage sans bouchons d’oreilles. Les corps et organes vrombissent, je filmais malheureusement au moment où les verres et les sacs posés sur le rebord de la scène dansaient dangereusement vers le sol, poussés par des vagues d’ondes sonores.

Le maelström est tenu longtemps, fort bien géré, avec des lumières bleues et roses sculptant l’espace. 

C’est la magie du son Microphones/Mount Eerie retrouvée : le tripotage en direct des matières, le choc du sentiment de l’intimité implosée, du bouleversement dévastateur, vécu, recréé, offert. C’est pour ces quelques minutes d’un temps suspendu qu’on sait qu’on était prêt à endurer la sortie un lundi soir, en banlieue glaciale, l’attente parquée dans la fosse, la promiscuité…

Après ce choc, on re-parcourt l’odyssée de Microphones qui est aussi la nôtre, les figures tutélaires, la mort de Kurt Cobain… C’est un rêve demi-éveillé jusqu’au couplet sur « Stereolab playing one chord for fifteen minutes », pour lequel Phil reprend sa basse saturée afin de reconstruire son magma mémoriel, avec toujours cette apparente facilité et ce laisser-aller pour gérer un son ample et magnifique.

Toujours funambule et lunaire, Phil semble parfois décrocher dans un ailleurs, déconcertant son camarade, nous semble-t-il, comme s’il se laissait des marges de manœuvre dans un océan de balises. Y a-t-il eu des oublis, volontaires ou non ? C’est l’impression (fausse) qui nous habite.

Des échos, des coulées se changent en miroitements, quasi grésillements après :

When I wake alone in the dark

Again I swim

Out in the lake of the heart

And in

Par moments Phil nous semble très ému sans qu’on sache si c’est à cause des souvenirs remués ou d’avoir mené à bien sa barque. Et ce à plusieurs niveaux, sa vie, sa carrière, ce concert.

Ainsi la performance de cette chanson sur scène ressemble aussi à un rituel, une conjuration au-delà d’une simple diffusion.

Il y a quelque chose de très émouvant à entendre un « survivant » de ces années-là, un survivant au sens plein aussi (l’événement est à peine suggéré dans la chanson mais il plane). D’autres paroles prennent aussi un sens plus épais au fil des années. On se souvient de la tournée d’Old Time Relijun, de celle de Bonnie “Prince” Billy, autre survivant lui aussi, en retour de gloire également (deux efforts magistraux cette année avec “Superwolves” et son duo avec Bill Callahan à paraître en décembre). On l’a dit, c’est aussi notre histoire que Phil retrace… pour retomber finalement sur ses propres pattes :

Bands that break up and then reunite for money can do

whatever they want

But it makes me glad that I am this one contrary grump

impossible to reunite

Live 

The present moment burns

I will never stop singing this song

It goes on forever

I started when I was a kid and I still want to hold it lightly

Le recentrement sur Phil, sa voix, ses accords de guitare inlassablement répétés, se fait progressivement avec son partenaire de plus en plus en retrait, très économe sur ses interventions, sans qu’on sache si c’est voulu ou s’il est déstabilisé. Magie du concert, de l’instant suspendu, en dehors des clous, tout en suivant la trame de l’écriture.

L’expérience d’écoute, ô combien attentive se joue aussi sur un temps, très plein, ressenti comme court. C’est presque surpris qu’on entend les derniers mots de la chanson There’s no end.

Les deux hommes saluent un public tétanisé, incroyablement attentif malgré les conditions (concert debout, lundi…), reposent leur matériel, Phil revenant pour remercier le public d’être venu. « That’s all. We only have one song. We don’t have anything to sell. Thank you for coming and have listened to this… thing ».

Phil rembarque sa très belle guitare acoustique à tête courbe dans son étui et disparaît dans les coulisses. 

Voilà. Il fallait que ce soit comme ça. Une chanson, unique à plus d’un titre, dont la performance, au-delà de l’opportunité commerciale, s’inscrit dans la démarche artistique de Phil, comme un jalon important, un artefact non plus à posséder mais à vivre.

Phil Elwerum, Slakthuset, Stockholm, 2021

Avec l’aide de Johanna D.ragon et Tigre de papier.

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