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Disques

Interpol – The Other Side of Make-Believe

Vingt ans après leurs fracassants débuts, les New-Yorkais en noir sortent un septième album entre deux eaux, mêlant des morceaux assez routiniers à d’autres où s’exprime une séduisante fragilité.

Depuis deux ans, pour les raisons que l’on sait, la chronique de disque s’apparente souvent à une description de la manière isolée et solitaire avec laquelle des chansons ont pu être composées ou enregistrées. Cela se confirme avec Interpol qui, après avoir terminé la tournée de promotion de son précédent album “Marauder” juste avant le confinement du printemps 2020, a vu ses différents membres éparpillés aux quatre coins de la planète. Cela a eu des conséquences sur la préparation de l’album qui nous intéresse ici.
Ainsi, alors qu’il avait l’habitude d’écrire les paroles tout en jouant en live avec ses partenaires, le chanteur Paul Banks s’est retrouvé seul pendant plusieurs mois à Edimbourg, posant ses mots sur le papier tranquillement assis dans un fauteuil près d’une fenêtre. Comme changement, il est difficile de faire mieux. Par la suite, en 2021, le groupe s’est retrouvé dans la région rurale et boisée des Catskills, près de New York, pour travailler les compositions, avant de se rendre dans le nord de Londres pour enregistrer dans le studio du producteur émérite Flood. Alan Moulder, avec qui ils avaient déjà collaboré (et dont le CV est l’un des plus impressionnants du rock de ces trente dernières années) était également de la partie.

En résulte un disque qui marque une véritable évolution dans la carrière des New-Yorkais. Après le poussif “Marauder” qui laissait tout de même déjà transparaître une certaine fragilité dans leur musique, le nouvel opus fait preuve d’une plus grande vulnérabilité tout en affirmant une vraie maîtrise pleine d’élégance. L’élégance avait toujours été de mise chez Interpol, que ce soit sur le plan vestimentaire ou musical, mais elle s’accompagnait souvent d’une tension, d’une gravité et d’un dynamisme que l’on retrouve moins ici. Sur ce nouvel album, la dynamique est plus étouffée et le style apparaît plus désolé et accablé. Muzz, le projet que Paul Banks avait lancé avec Matt Barrick et Josh Kaufman pour un album en 2020, a sûrement eu une influence sur cette évolution, avec sa musique plus calme et recueillie. Sur le nouveau recueil d’Interpol, perdure quand même le jeu de guitare étincelant de Daniel Kessler qui sait être à la fois brillant et accrocheur, avec ses riffs qui se répètent et courent souvent tout le long des morceaux.

Dès “Toni”, le titre d’ouverture, une maîtrise aussi tendue qu’accablée se dégage, quelques notes de piano se répétant tout du long, chose rare chez les Américains. Quant à la vulnérabilité évoquée plus haut, elle est clairement affichée sur “Fables”, le morceau suivant, où la voix de Paul Banks s’avère même assez touchante. Dans l’autre sens, sur ce disque, plusieurs chansons comme “Into the Night”, “Greenwich” et “Gran Hotel” peinent à émouvoir en raison d’une progression lente et un peu laborieuse. Il y a certes au milieu du disque la ballade “Passenger” qui, avec son rythme lent et la voix plus douce du chanteur, réussit à nous captiver. Il y a aussi “Something Changed”, morceau ample qui, accompagné à nouveau de quelques notes de piano, démontre une volonté d’apporter plus d’espace à la musique du combo. Mais, pour le reste, des chansons plus quelconques remplissent l’album, à l’image de “Renegade Hearts” qui ne brille guère par son originalité.

Concernant les paroles, celles-ci soulignent une certaine inquiétude vis-à-vis de l’aliénation du monde moderne et de la grande place qu’ont prise les réseaux sociaux dans nos vies avec, à la fois, la quête de perfection souvent inhérente à leur fonctionnement et la manipulation de la vérité qu’ils peuvent également provoquer. Paul Banks a sûrement été frappé par certains événements récents qui ont marqué son pays. Face à cela, il ne se retrouve plus dans ce monde et semble vouloir s’en échapper (« It’s out there/It’s really out there/A small light I’m looking for/It’s out there/I see it so clear/Sailing on a wing to nature’s home » sur “Greenwich”).

Même si ce septième album d’Interpol, vingt ans tout juste après leur coup de maître inaugural “Turn On the Bright Lights”, est de qualité, il laisse en fin de compte une impression mitigée avec cette sorte d’entre-deux entre des morceaux trop classiques qui ne convainquent plus et d’autres à la fragilité davantage assumée qui interpellent même par leur évolution musicale, en particulier avec l’usage du piano. C’est comme si le gang new-yorkais était au milieu d’une mue dont on ne sait ce qu’elle va donner. Cela laisse présager un cheminement qui sera assurément très intéressant à suivre.

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