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Disques

Dominique A – Le Monde réel


Le village de Trentemoult, en face de Nantes, en cette fin d’été. Des nuages filent à l’horizon, au-dessus d’une Loire en majesté. C’est à quelques encablures de là que vit Dominique A depuis quelques années, dans ce quartier à l’authenticité de plus en plus menacée, qui prend des allures de station balnéaire. C’est ici que l’auteur de “La Fossette” a imaginé “Le Monde réel”, quatorzième album ample et complexe, aux paysages sonores élargis, trente années après la sortie de son premier disque manifeste. 

Depuis ses débuts, le Nantais d’adoption a toujours été adepte de l’art du contre-pied. Ses nouveaux disques ont souvent chassé les précédents. Une exigence qui a souvent forcé l’admiration. Après les sons électroniques de “Vie étrange”, conçu dans la solitude et l’urgence du confinement, ce nouveau disque se présente à nous, au contraire, comme une aventure collective, où la finesse des arrangements du fidèle David Euverte ou le piano de Julien Noël ménagent de sublimes échappées. A en écouter certains titres, l’on ne peut que penser à une référence obligée, qui nous est chère autant qu’à Dominique A : Talk Talk et sa tête pensante, le regretté Mark Hollis, qui, de son empreinte, a marqué tant d’artistes depuis quatre décennies. Talk Talk, et ce processus créatif rendu célèbre, qui se joue du temps et de l’espace : de longues improvisations en studio, en liberté, autour d’une trame originelle, où les accidents et autres digressions sont souvent conservés. Cinq musiciens, vingt-cinq jours de travail, pour imaginer ce monde réel, et pousser plus loin l’invention, la maturité en plus, là où “Tout sera comme avant”, en son temps, avait en partie échoué. 

Il y a d’abord “Dernier appel de la forêt”, inspiré d’un roman de Joseph Incardona, sommet d’émotion, qui enveloppe par vagues successives, pour ne plus nous lâcher. Sept minutes vraiment inoubliables, et ce chant magnifié par l’instrumentation, pour, subtilement, dire l’inquiétude face au temps qui passe autant qu’à l’urgence climatique. « Les séismes et les avalanches / Les virus et les incendies / Ça ira, ça va, merci / C’est assez que la terre penche ».

Arrive ensuite “Avec les autres”, et sa double phrase, lancinante  : « Nous n’irons bien qu’avec les autres / Nous n’irons loin qu’avec les autres ». Avant que le paysage sonore ne s’éclaircisse, pour une dernière partie instrumentale de toute beauté. Les titres se succèdent, tantôt tendus, tantôt plus apaisés, avec ce même sens musical, et l’on se dit qu’avec les années Dominique A construit son œuvre avec une exigence littéraire de plus en plus grande, en fin observateur du monde, mais aussi en rêveur tantôt lucide, tantôt ironique, pour mieux en combattre les impasses, les absurdités. « J’ai bien connu le monde réel / J’en ai même devancé l’appel / J’étais curieux, lui ai donné / Au bout du compte pas mal d’années ». (“Le Monde réel”).

Les livres et les paysages offrent, pour un temps, des refuges auxquels pouvoir se raccrocher. En guise de conclusion, pour refermer provisoirement la boucle ouverte par le premier titre de l’album, “Au bord de la mer sous la pluie” s’offre à nous comme un aveu sensible de la part de son auteur ( « Je suis toujours seul où que j’aille / Il n’y a jamais personne / Que ce soit ailleurs ou ici / Il n’y a que ce qui me travaille / Ce qui me suit »), pour nous dire une nouvelle fois combien il nous ressemble, pour se faire toujours aussi indispensable, et épouser le fil de nos vies. 

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