Chanteuse et musicienne français grandie en Angleterre, Alice Lewis nous invite avec son nouvel album à une étrange plongée nocturne et onirique à base de voix superposées et modulées, d’instruments exotiques, de sifflements et de synthétiseurs vintage. On se laisse envoûter.
“Alice au pays des merveilles” fait partie de ces récits qui ont largement dépassé le statut de simple conte pour enfants. L’histoire de cette jeune Anglaise qui, par une douce journée printanière, s’endort au son de la voix de sa sœur avant de basculer dans un univers aussi absurde que fascinant, appartient désormais à l’imaginaire collectif. Son voyage onirique, peuplé d’animaux bavards, de fleurs animées et de créatures improbables, ne relève pourtant pas de la seule fantaisie. Il met en scène la perte des repères, l’exploration de l’inconnu et les métamorphoses d’une héroïne qui oscille sans cesse entre fragilité et puissance, au gré des changements de taille qui redéfinissent sa place dans le monde.
Entre le roman de Lewis Carroll et “In The Zone”, album d’Alice Lewis, il n’y a qu’un pas. La Française nous livre un voyage onirique et nocturne sans précédent dans lequel nous nous égarons volontiers. Dans ce dernier opus, elle explore désormais des sonorités plus électroniques et expérimentales, où se croisent synthés analogiques, claviers old school et instruments rares issus des traditions musicales japonaises, chinoises et indiennes. “A Glitch in the Cordillera” nous plonge dans l’obscurité de la Cordillère des Andes entre sonorités mystiques et animales, totalement envoûtantes. Le morceau suivant “Je sors de la nuit” apparaît comme une virée nocturne à la fois angoissante et fascinante, où l’on se demande si les voix sont celles de fées ou de sorcières. Cette notion de malaise se retrouve également sur “Frustration”, avec son décompte répétitif, ou “Waiting for Water” et ce téléphone qui sonne dans le vide.
Alice Lewis joue avec nos peurs. Sur le titre “Quand j’allais dans les champs”, un sifflement surgit dans la nuit profonde. Dans certaines croyances, il est vivement déconseillé de siffler la nuit car cela attirerait les esprits. Il s’agirait d’un appel susceptible d’être entendu par des forces invisibles. Ici, la voix de la rêveuse est aérienne, délicate. Il y a quelque chose de cinématographique dans sa manière de chanter. Entre les vagues sonores qui s’écrasent sur les bras de mer (“By the Sea”) et le bruit mécanique de la pluie qui s’abat sur nous (“Rideau de pluie”), nous voyons apparaître le lapin blanc qui nous invite à entrer dans un état de transe sur la chanson-titre d’“In the Zone”.
Nous avons la sensation bizarre d’être connecté à quelque chose de plus grand que nous. Quand ce ne sont pas les êtres de la forêt qui nous happent, nous nous retrouvons comme Fox Mulder et Dana Scully (les inspecteurs de la série “X-Files”) confrontés à des présences venues de l’au-delà, à l’image de “Soleil si long” et de ses sonorités futuristes, comme échappées d’un autre univers. Enfin vient le soulagement : un soleil diaphane et satiné se lève à l’horizon. “Sunrise” nous arrache à la magie nocturne, non sans l’envie secrète d’y replonger dès que possible.
Avec “In The Zone”, Alice Lewis brouille les frontières entre électronique et organique, construisant un espace sonore instable où la perception elle-même vacille. À chaque écoute, de nouvelles sensations affleurent, comme si l’on perdait un peu plus pied. Un album qui sollicite autant les sens que l’imaginaire.
