Shabason & Krgovich, 4e du nom, solaire mais déjà sur la pente descendante post-solstice de la pré-cinquantaine pour un bijou pop inspiré par le folk-rock des 90s. Canada en force.
Avec une régularité exemplaire, Nicholas Krgovich en duo avec Shabason, saxophone émérite pour Destroyer sur l’album “Kaputt”, livre tous les deux ans une nouvelle galette de pop précieuse.
Si “Philadelphia” (2020) apparaissait comme une récréation ambient pop, les albums suivants du duo (“At Scaramouche”, 2022, et “Shabason, Krgovich, Sage”, 2024) ont pris de l’ampleur, comme un appendice de la création de Krgovich : une écriture moins chanson, plus prosaïque mais pas moins travaillée sur le plan musical.
Cependant, le projet évolue et ce « Four Days in June » s’inscrit musicalement davantage dans la continuité des productions de Krgovich, dans la lignée de “OUCH !” (2019) ou plus précisément de ”In an Open Field” (2017) : même recours providentiel à la lapsteel guitar ou aux cuivres pour construire une pop musique résolument de notre temps mais piochant dans diverses époques. Ils évoquent notamment les 90s en citant comme influences pour l’album : “Harvest Moon” de Neil Young, R.E.M., “Ingenue” de K.D Lang et ils y infusent des « canadienneries », comme dans Little Wind la référence à la bande-son du film McCabe & Mrs. Miller signée Leonard Cohen, ou dans Time of Your Life, I Don’t Know If I Can Take It de la grande folkeuse anglaise Bridget St. John (qui fêtera ses 80 ans en octobre).
Shabason & Krgovich sont pourtant résolument et totalement de notre époque puisqu’ils reprennent aussi Dry Corner de la très jeune Anina Ivry-Block dans un curieux patchwork, où les mots de l’autrice détonnent tout à fait dans l’écrin d’outre pop du duo. La chanson fait l’effet d’une jeune greffe, très surprenante et pas seulement par l’effet d’une guitare fuzz un peu incongrue dans la dentelle du disque. Car, bien sûr, tout est ici mesuré et calibré.
Musicalement, on est dans du travail d’orfèvre, comme toujours donc, avec un Joseph Shabason multi-instrumentiste de luxe (Roland aerophone, piano, Wurlitzer, saxophones, flûte) mais aussi des incursions racées, tout aussi greffées que pour le texte d’ Anina Ivry-Block, avec le folkeux Sam Amidon (banjo et violon, enfin, fiddle…), monsieur Beth Orton à la ville. Si Harris apportait une touche ambient sur Philadelphia, ici on est dans une autre… ambiance, plus folkeuse des Appalaches, tout aussi étonnante et décalée mais plus organique (dans No.Two et Road notamment). Sous une apparente forme pop, on est encore dans un pas de côté dans les aspirations comme dans la réalisation (ah cette entrée de basse qui subitement illumine et prend toute la place dans Begin Again…).
Idem pour l’apport de Krgovich, responsable des textes et mélodies vocales, donc lui aussi dans un rapport plus flottant à l’écriture et à la composition. On retrouve le côté journal intime, haïkus proustiens du temps retrouvé, d’un homme à la fois résigné et ouvert à la beauté du monde et des rencontres avec de très belles épiphanies :
Begin Again :
Making new friends
in middle age
and petting puppies,
Getting a bit misty
meeting the neighbour’s new baby,
Bopping Along :
The wildflowers bloom then dry in the sun,
Making room for whatever is next to come,
On the mountains of things left to get to,
Next to mountains of things that just happen,
On their own.
Et puis, toujours cette mélancolie poisseuse qui colle de partout même dans les moments les plus ensoleillés et de réunion entre amis.
Little Wind :
A little
wind off
the water,
a little
tear from
out of nowhere.
Enfin, Il y a, comme toujours, dans cette élégance suprême, un titre qui surnage, prêt à convaincre même vos amis les plus récalcitrants. On pense à My Riverboat sur “In an Open Field”. Sur “Four Days in June”, c’est Midday Sun, qui comme That Summer Feeling de Jonathan Richman, capte l’essence de l’été, l’atmosphère chaude et détendue, avec pourtant ce je-ne-sais-quoi d’angoisse d’un temps à jamais perdu. Le tout sur une construction admirablement faite pour danser le cul serré avec juste le petit déhanchement d’épaule qui va bien.
“Four Days in June” est un petit chef-d’œuvre de pop classe et sensible, marque des grands du passé, ce qui le rend encore plus mélancolique et précieux. Nicholas pour toujours, mon amour….
Avec l’aide de Johanna D. au déhanchement pavlovien sur “Midday Sun”.
“Four Days in June” est sorti chez Idée Fixe Records en LP, CD, cassette et numérique le 12 juin 2026.
