Triple album du trio culte australien. Non pas trois ambiances mais trois états de la rencontre entre trois fortes individualités marchant de concert ou pas. Le trio jazz qui ne l’est pas. Impro, rock, ambient, minimalisme faussement immobile et forcené dans le détail. Encore un chef-d’œuvre même si chaque apparition scénique ou discographique l’est.
C’est à la suite d’un passage dans les bonnes salles européennes qu’on rattrape la production des albums studio de The Necks depuis “Travel” (2023) et auparavant “Three” (2020). On a laissé passer “Bleed” en 2024, pourtant disponible dans un beau vinyle vert…
On va encore se faire détrousser…. Droits de douane inclus puisque, au concert de The Necks dans la salle Fasching à Stockholm, entre deux sets avec pause merch, le contrebassiste Lloyd Swanton n’a pas d’exemplaire vinyle à vendre, bagages limités obligent. On remarque au passage que le T-shirt remplace aisément l’achat réglementaire du CD et que The Necks, en bons commerçants, vendent leur camelote en coton dans un charmant petit sac en plastique très fin. Idéal pour éviter les taches et les odeurs de bière. Splendeurs et misère d’un petit commerce de musique indépendante…
The Necks, pour rappel, c’est le trio magique des antipodes, et donc proche et lointain, cousins australiens des Néo-Zélandais The Dead C dont on est désespérément sans nouvelles depuis “Unknowns” (2020).
Si The Dead C pousse le trio (guitare, batterie, électronique) dans le noise rock improvisé, The Necks (Lloyd Swanton, contrebasse, Tony Buck, batterie, Chris Abrahams, piano) bouscule le trio jazz dans l’impro pure, pas loin de la noise, du rock, de la musique contemporaine ECM, du minimalisme, des influences afro. Avec, comme pour The Dead C, l’absolue contrainte d’être totalement libre dans la longueur, le choix des thèmes, les textures, le fait de suivre ses petits camarades ou pas… D’où un style totalement reconnaissable et une variété quasi infinie. Et qui devrait (et doit) plaire à tous les amateurs de rock prog et punk, de musique répétitive, d’impro la plus ardue. Et pas qu’aux jazzeux stricts.
Comme pour leurs sets, The Necks est capable d’albums courts et d’autres plus longs. On est dans le très-plein avec Disquiet, soit trois disques, deux impros très longues nécessitant chacune un CD et un troisième contenant deux titres.
Comme toujours, on se pose la question des overdubs et on se demande si l’utilisation de pédales samplers ou de claviers en touches repeat est tolérée en studio, voire revendiquée hors de la scène. On croit même entendre par moment des guitares, des samples. Tout semble opéré live mais sait-on jamais… On en profitera pour éclaircir ça la prochaine fois, au stand de merch, avec le sympathique Lloyd Swanton, alors que les deux autres boudent souvent dans la loge.
CD1 : “Rapid Eye Movement”
Magie du studio, on bénéficie de la doublette claviers et piano.
On apprécie l’entrée très délicate en matière. Cette manière de se flairer, l’air de rien. Surtout pour Tony Buck avec une apparition très tardive, par petites touches puis avec cette manière claudicante, rentre dedans, très rock, comme les premières notes de contrebasse d’ailleurs.
Donc un début ambient, presque rock puis une avancée vers le postpunk et la Strumming music à la Charlemagne Palestine, avec drone à l’archet. C’est quoi ce bordel ?
The Necks, dear… Et c’est parti pour 50 minutes de bonheur, de microchangements, d’une infinie variété qu’on suivra dans un soin du détail époustouflant avec une impression agréable de faux surplace en musique d’ambiance.

CD2 : “Ghost Net”
L’entrée in media res, c’est l’autre grande possibilité de l’ouverture à la The Necks. En s’offrant le luxe de la coupure possible en studio. Cependant, pour les avoir vus une poignée de fois en concert, le in media res total est possible.
Entrée dans le vif donc et, pour compliquer le tout, déjà un vrai dialogue de sourds entre batterie (le Tony Buck est tout de même assez têtu, c’est même son jeu) et contrebasse, et le clavier qui essaie de faire la jonction avant de prendre le lead. On pense à “Sister Ray” du Velvet ou aux Doors.
Mais les batteur et contrebassiste prennent à nouveau la poudre d’escampette. Tout en restant dans le champ plutôt rock, faussement répétitif.
Tous les quarts d’heure ou presque le thème refait surface (après tout, The Necks est/vient du jazz), quasi piano jazz toujours au clavier (Rhodes ?), un poil Take Five de Brubeck mais avec de la réverb, avant un départ presque dub (fausse fin) puis une envolée ambient aux claviers sur des beats presque afro-jazz (éthio-Sahara, on ne sait pas…).
A l’ultime remontée du thème, on atterrit sur un finale de percussions presque gnawas (magie d’un toucher magique de cymbales…) et le thème distordu aux claviers désormais en solo caverneux mais pourtant lumineux. Avec rehaut de contrebasse bien grave, avec ou sans archet, et d’ultimes remontées d’orgues en cascade.
L’avancée sur place dans le désert.

Le CD3 est scindé en deux compositions de 30 mn à peu près.
Causeway est un titre ambient avec nappes aux claviers, et cordes en reverb presque guitares, avant l’entrée de la contrebasse.
Tardivement, Tony Buck entre en pleine danse de Saint Guy tout en toms mais avec une superbe cymbale crash (chaque élément de son kit est un orchestre symphonique). Aux deux tiers, on se laisse bercer par des vagues irisées, des remous de claviers qui enivrent. Et un final avec un orgue qui emprunte à Bach ou à Buxtehude. What ? Ja wohl.
Sur Warm Running Sunlight, c’est encore le jeu tout en finesse sur les cymbales avec des toutes petites baguettes de Tony Buck qu’on repère. C’est une peinture pointilliste de ciel étoilé, sur une contrebasse qui joue les lourdeurs, et un piano qui prend l’espace mélodique mais joue aussi des résonances.
Un sample survient, tellement étrange qu’à la première écoute, je me suis jeté sur les fenêtres et les enceintes pour essayer de distinguer l’irruption étrange. Chant d’un peuple dit premier ? Chant d’enfants ?
Avec un Rhodes plein de reverb, quasi seul dans le silence, presque une stase, avec une batterie comme étrangère qui persiste et une contrebasse qui scande.
Plus loin, c’est un sample de grenouilles, de chants d’oiseaux, d’une nature nocturne et animalière. Un espace vaste aussi qui s’invite dans le cadre du studio.
Les frottements d’archet occupent l’espace sur un orgue lointain avant que ce dernier ne passe au premier plan.
Et toujours cette guitare électrique (totalement The Dead C !), encore, qui s’immisce, aussi étrange que les samples.
C’est ça aussi la magie de The Necks. Suivre l’un au détriment des autres, se laisser surprendre par l’attention qui a basculé sur celui qui était arrivé en second, voire en troisième, plonger dans des écoutes toujours différentes d’un même album. Et enfin, pour les plus attentifs, se laisser berner par les overdubs possibles, les instruments variés qui sortent du strict trio piano/contrebasse/percussions.
Quel(s) voyage(s) ! Quelle finesse !
Ils jouent au théâtre de l’Odéon, à Paris, du 4 au 19 décembre, dans un spectacle de performance théâtrale, “Food Court” du Back to Back Theatre. Ne les manquez pas, c’est un des meilleurs groupes live du monde, quelle que soit votre chapelle.
Avec l’aide de Johanna D.egaineuse de multiples cartes bancaires pour acheter un malheureux CD.
“Disquiet” est paru en triple CD et numérique le 10 octobre 2025.
