Panda Bear - Interview

25/06/2014, par Matthieu Chauveau | Interviews |
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C’est en mars dernier, au festival Assis ! Debout ! Couché ! (le lieu unique, Nantes), que je rencontrais Panda Bear, à peine une heure avant un concert mémorable, aérien et trouble, en compagnie du sorcier du son Sonic Boom (ex-Spacemen 3). La trentaine bien entamée, on donnerait pourtant à Noah Lennox, l’une des têtes chercheuses des incontournables Animal Collective, facile dix ans de moins. C’est que, engoncé dans son sweat-shirt XXL à l’effigie d’un loup blanc - du genre que l’on trouvait dans les marchés des années 90, entre ceux de Johnny Hallyday et de Bob Marley... - , Lennox a clairement le look du teenager geek 2.0. Ça tombe bien, toute une génération de jeunes musiciens cite le garçon en référence.



Que penses-tu du paysage musical actuel ?

Il a tellement de musique maintenant, tellement de groupes, de concerts, tellement de choses qui se passent et qui émergent rapidement... Avant, il y a 20 ans peut-être, la musique nous était un peu balancée à la figure, avec pas mal de fric. Maintenant, il y a plus de possibilités pour que des projets musicaux prennent vie. Grâce au web notamment, de nouvelles choses peuvent arriver très rapidement, et aussi être vite oubliées… Mais si tu es prêt à faire des efforts, si tu es passionné, il y a des réserves infinies de musique à écouter, à explorer. Ça me plaît bien.

Tu t’intéresses à la musique de tes contemporains ?

J'aime beaucoup Gala Drop, un groupe portugais. Ce sont des amis à moi, ils sont vraiment bons. Tropa Macaca, également. Ce sont les deux groupes qui me viennent à l’esprit, comme ça.

Je dis ça parce que ta musique, en solo ou avec Animal Collective, est difficile à rapprocher d’autres groupes…

Effectivement, il y a en majorité des groupes dont la musique est plus facile à catégoriser que la nôtre, mais je pense quand même que les groupes qui font de la musique relativement inclassable sont plus nombreux qu'il y a vingt ans, quand j'ai commencé à vraiment m'intéresser à la musique. Maintenant, la tendance est à mélanger plein de sortes de musiques alors qu'avant, un groupe jouait tel type de musique, s'inscrivait dans un genre précis. Tu aimais un genre de musique et tu t’en revendiquais. Tu portais le patch d'un groupe et c'était presque comme un uniforme. Maintenant, c'est différent, c'est un peu comme une soupe dans laquelle tu mets différents ingrédients. Au final, les saveurs sont plus originales, parce que ce n'est jamais tout à fait le même mélange, la même recette. Mais l’originalité d’un groupe peut aussi tenir à pas grand chose. Par exemple, tu as l’impression qu’un groupe sonne comme aucun autre alors qu’il s’agit d’une copie d’un autre groupe avec une légère modification dans l’instrumentation - un clavier remplacé par une guitare, par exemple. C'est plus courant de voir ce genre de choses que d'être totalement surpris et de sentir que tu n'as jamais entendu quelque chose de comparable auparavant. Donc oui, les groupes vraiment inclassables sont assez rares, mais je ne pense pas que ce soit impossible à trouver.

De quelle manière s’articule tes deux projets, Panda Bear et Animal Collective ?

Pendant un moment, je menais ces deux projets en même temps mais ça ne fonctionnait pas très bien. Je n'avais pas l'impression de me donner à 100% dans chacun d’eux. Donc maintenant, je fais une chose à la fois. C'est beaucoup plus sain de fonctionner comme ça, je pense. En ce moment, je suis dans Panda Bear, et ceci probablement jusqu'à la fin de l'année. Les premières choses que j'ai sorties sous le nom de Panda Bear étaient plus ou moins des démos, enregistrées sur cassettes. Je ne faisais pas du tout de concerts. Puis, j'ai commencé à jouer un peu avec David, Josh et Brian avec qui j’allais former Animal Collective. A l'époque de Young Prayer (2004), j'ai fait quelques concerts. Peut-être six, tous à New York, dans un café Upstate. Ce n'est que six ou huit mois avant que Person Pitch (2007) ne sorte que j'ai fait une tournée avec Ariel Pink en Europe. Et c'était juste pendant un petit break parce qu'avec Animal Collective, on enregistrait les chansons de Strawberry Jam.

Tes références musicales ont l’air très larges. Dans la pochette de Person Pitch, tu fais une longue liste. Dans Young Prayer, un morceau comme "Untitled 3" rappelle Satie ou Chopin…

J'aime les petits airs de piano. C'est une de mes influences musicales. Mais je suis influencé par plein de choses, et ça change tout le temps. Il y en a tellement, la liste serait infinie. Dans la pochette de Person Pitch, j'ai essayé de faire cette liste. Mais même dans ce cas, j'ai dû m'arrêter parce qu'il n'y avait plus de place. A une époque, j'ai eu la chance de travailler chez un disquaire spécialisé dans des styles de musique assez pointus. J'ai dû me familiariser avec toutes sortes de choses. Et j'ai des amis autour de moi qui sont des auditeurs très curieux. Ils me font toujours découvrir des trucs cool. Je n'aime pas me restreindre à un type de musique, je suis très curieux. Et je pense que ça fait son chemin quelque part. Mais certains types de musiques ne me viennent pas naturellement en tant que musicien. Cela peut être quelque chose que j'aime vraiment bien, comme le jazz. Si j'essayais de jouer du jazz, j'aurais tout simplement l'air ridicule ! Mais je pense quand même que tout ce que j'écoute, et qui me plaît, est d'une manière ou d’une autre régurgité dans ma musique.

Dans cette liste, sur Person Pitch, on trouve Phil Collins ou Cyndi Lauper...

Oui. Complètement. Quand j'étais môme, l'essentiel de la musique que j'écoutais, c'était la radio. En voiture, avec mon père, on écoutait toujours Top 20, une radio qui passait les hits du moment. C'est là que j'ai entendu ce genre de musique. Plus tard, à Baltimore, d'où je viens, j’écoutais des stations de hip hop, de r'n'b, des choses comme ça.

Panda Bear Meets the Grim Reaper, je crois que c’est le nom de ton prochain disque…

Oui, du moins jusqu'à aujourd'hui. Il y a un disque dub d’Augustus Pablo - un joueur de mélodica jamaïcain - qui s'appelle King Tubby Meets Rockers Uptown (1976). J'ai toujours trouvé que c'était un putain de bon titre. J'ai donc voulu faire ma version personnelle de ça. Je vois ça aussi comme un titre dans le genre comics, plutôt léger. Ce n'est pas sensé être sombre du genre : "je vais mourrrrir" (sourire). Ce n'est pas littéralement en référence à la mort mais plutôt à ce qu'on ressent intérieurement quand on change dans nos vies, quand il y a de gros changements et que quelque chose meurt en nous. C'est ce à quoi ce titre fait référence, au-delà du disque d'Augustus Pablo. Ce titre, je l’avais depuis longtemps en tête, depuis deux ans peut-être. Je trouve souvent les titres avant la musique.

J’ai entendu dire que tu t’intéresses beaucoup à la mode...

La mode, c'est quelque chose qui me passionne, même si je ne pense pas connaitre grand chose de ce domaine. Je n’ai pas étudié la couture, les motifs, etc. mais ma femme (la styliste Fernanda Pereira, ndlr) travaille dans ce domaine et, logiquement, je me suis intéressé à ça ces sept dernières années. Pour moi, c'est un nouveau monde créatif, comme celui de l'art, de la peinture. Ces domaines artistiques partagent des choses, il y a des similarités, mais aussi des différences. La mode m'intéresse parce que c'est une forme d'art mais aussi parce que c'est une nécessité. Le gens ne sont pas obligés d'écouter de la musique, par exemple, mais ils doivent porter des vêtements.

Tu vis à Lisbonne depuis un moment, je crois.

Oui, depuis 2004. J'aime vivre là-bas. Je m'y sens vraiment chez moi. C’est certainement une de mes villes préférées au monde. Tout y est plutôt calme, sauf quand tu conduis, bizarrement... Mais pour tout le reste, c'est vraiment : "prends ton temps, prends un café d'abord". Le café y est d’ailleurs super bon (sourire). Le Portugal, c'est un pays vraiment paisible, mais qui a aussi connu une dictature il n’y a pas si longtemps. C'est marrant de voir la différence qu'il peut y avoir entre la génération des 45 ans et plus et celle des 30 ans et moins. Tous les jeunes parlent plus ou moins anglais par exemple, les plus de 45 ans pas du tout. Il y a du soleil, beaucoup de plages. Le temps est plus ou moins californien, c’est comparable à San Francisco. La nourriture y est bonne, assez simple. Beaucoup de fruits de mer, du poisson grillé. La musique traditionnelle, le fado, est très émouvante. Et, pour un si petit pays, ils ont eu de sacrés footballeurs !

Beaucoup d’artistes/musiciens américains expatriés en Europe choisissent Paris, Berlin ou Londres. Comment es-tu arrivé à Lisbonne ?

C'était suite à une très longue série de tournées. Avec Dave (David Portner d’Animal Collective, ndlr), on a pris quelques jours off, avant de rentrer à la maison. Tout de suite, j'ai beaucoup aimé. Dès que je suis descendu de l'avion, je m'y suis senti bien, mais je ne pourrais pas expliquer exactement pourquoi. Et j'ai rencontré une fille là-bas. Je sentais que j'étais prêt à quitter New-York mais je ne savais pas vraiment où je voulais aller. Ma vie prenait forme avec cette fille et j'aimais Lisbonne donc j'ai saisi ma chance...
 
Tu chantes sur un titre dans le fameux Random Access Memories de Daft Punk. Comment t’es-tu retrouvé là ?

Je suis un grand fan depuis Homework (1997) ! C'est un de mes groupes préférés. Très tôt, on a commencé à leur demander des remix de titres d’Animal Collective. On se disait que ça ne marcherait sans doute pas mais qu'on pouvait toujours demander, que ça ne coutait rien d’essayer. La première fois qu'on leur a demandé, c'était pour le titre "My Girls" (Merriweather Post Pavilion, 2009). Ils disaient qu'ils aimaient beaucoup la chanson mais qu'ils ne voulaient pas en faire un remix. J'ai redemandé pour des titres de Tomboy (2011), ils ont encore refusé mais ont évoqué une possible future collaboration. Un an après, ils ont fait appel à moi pour R.A.M.. A force qu’on les sollicite pour des remixes, ils ont dû en avoir marre ! C’est peut-être ce qui les a décidés (sourire). Je donc suis venu à Paris pour trois jours, dans leur studio. C'était comme un rêve qui devenait réalité. On a passé du temps ensemble. Ils m'ont joué beaucoup de musique dans l'état où c'était à ce moment. Ils m'ont dit quelles étaient leurs intentions sur l'album, ce qu'ils voulaient faire. Et l'enregistrement s'est fait très rapidement.

Et Sonic Boom, avec qui tu t’apprêtes à jouer sur la scène du lieu unique ?

J'adore Spacemen 3, Sonic Boom, E.A.R., tout ce que fait Peter (Peter Kember, ndlr). On parlait avant de musiques qui ne sonnent comme rien d'autre, je pense que Peter est en plein dedans ! Il a vraiment son propre monde musical, sa manière à lui de penser la musique, de l’écouter aussi. Il écoute la musique comme personne d'autre que je n'ai rencontré. J'ai l'impression de toujours apprendre de nouvelles choses avec lui, en particulier sur l'aspect production. Je prends toujours des notes (sourire). Et en plus de la dimension musicale, on est devenus de bons amis. C'est vraiment un super gars.

Vous vous êtes rencontrés comment ?

Apparemment, Peter était à une fête à Manhattan, et quelqu'un a passé Person Pitch. Je pense qu'il a aimé ce qu'il a entendu et, en regardant la pochette de disque (la fameuse liste des influences, ndlr), il a vu Spacemen 3. Il m'a contacté pour ça à la base, pour me dire qu’il aimait mon album, qu’il était ravi de savoir que Spacemen 3 m’avait dans une certaine mesure influencé. On a échangé pas mal de mails et on pensait peut-être caler des concerts ensemble mais ça ne s’est pas fait. Puis j'ai terminé l’enregistrement des chansons de l’album "Tomboy" mais je ne voulais pas les mixer moi-même. Je pense que c'est important d'avoir une oreille extérieure sur ce que tu enregistres parce que quand tu fais un disque, tu passes tant de temps à écrire des choses, à enregistrer… Tu es tellement à l'intérieur de la musique que c'est assez difficile de se mettre à la place de quelqu'un qui va l'écouter pour la première fois. Tu oublies ce que peut être ce sentiment. Donc j'essaie souvent d'avoir quelqu'un qui écoute ça d'une manière fraiche. Et je me disais surtout que Peter pouvait faire quelque chose de cool avec ma musique. Ça s’est confirmé !

Photo : Matthieu Chauveau

Merci à Christelle, Aurélie, Cyril et Pierre du lieu unique.

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