Villette Sonique 2011

06/06/2011, par , Matthieu Chauveau, Guillaume Sautereau et Luc Taramini | Festivals |
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Mardi 31 mai

Habitué à des salles plus modestes comme celles de Mains d'œuvres à Saint-Ouen, le trio musicalement hirsuteCheveu n'avait pas particulièrement peigné ses morceaux pour ce passage dans la Grande Halle de la Villette. Au programme, rythmique en conserve discount, guitare découpant les notes avec la puissance et la précision d’un chalumeau attaquant des plaques de métal, claviers et machines au régime sec, et un chanteur/parleur semblant frappé d'écholalie, souvent en anglais, parfois en français – mais on ne fait pas trop la différence. Art faussement primitif, à la fois plaisamment couillon et bien plus travaillé qu'il n'en a l'air (les arrangements de cordes, samplés ici), rappelant celui de quelques groupes post-punk français récemment exhumés sur des compiles comme "Bippp – French Synth Wave 1979-85" (sortie sur le même label que les disques de Cheveu, Born Bad Records)… ou les débuts de The Fall. C'est un peu assommant sur la longueur – et pourtant, ils ne jouent que trois quarts d'heure -, pas toujours très mélodieux (des passages plus pop semblent surgir comme par inadvertance), mais imparable quand les trois hurluberlus poussent leurs "chansons" aberrantes à leur paroxysme bruitiste. En tout cas, le public semble apprécier.
David Lemoine (Cheveu)

Suit l'une de ces formations improbables dont Villette Sonique a le secret. OOIOO (comme ça se prononce) est un quartette japonais 100 % féminin fondé par Yoshimi P-We, des Boredoms, également membre de Free Kitten avec Kim Gordon. Le groupe joue un free-rock psyché complexe, virtuose, expérimental, riche en changements de rythme et de tonalité, qu'on a plutôt l'habitude d'entendre exécuté par des mâles sévèrement burnés du genre Mike Patton. Histoire de désorienter encore plus les néophytes (dont l'auteur de ces lignes et, sans doute, la majeure partie du public ce soir-là), OOIOO enchaîne les morceaux sans pause, mis à part quelques breaks. Ce qui promettait d'être imbitable s'avère pourtant assez fascinant. Certes alambiquées, les compositions reposent toujours sur un groove solide, rappelant autant certaines musiques africaines que le tropicalisme d'Os Mutantes ou le disco mutant de PIL (glapissements à la John Lydon inclus). Les quatre fantas(ti)ques affirment néanmoins leur identité nippone en chantant dans leur langue (ou quelque chose d’approchant), apparaissant comme les héritières de quelques compatriotes mythiques : Yoko Ono, Les Rallizes Dénudés, Acid Mothers Temple… Bon, on ne s'est pas jeté non plus sur le stand de merchandising dès le concert fini pour acheter l'intégrale : c'est typiquement le genre de musique qui séduit dans l'instant, mais dont on sent qu'on n'aura pas forcément envie de l'écouter chez soi.

Qu'attendre d'un concert de The Fall en 2011 ? Pas forcément de la très grande musique, mais au moins un concentré d'irréductible esprit punk. De ce côté-là, on aura été servi, et le spectacle aura été autant sur scène que dans la salle : pogo avec jets de bière, stage divings à moitié foirés, et même bref happening d'une spectatrice s'exhibant torse nu, à la consternation amusée de la beaucoup plus chic Elena Poulou, Mrs. Smith dans le civil (manteau bleu, nœud dans les cheveux et sac à main à l'épaule). Aux côtés de la tripoteuse de clavier Korg, le trio guitare-basse-batterie en CDD ne fait pas précisément dans la dentelle, assénant à plein volume des riffs garage aussi basiques qu'efficaces, assez loin quand même des trouvailles de la période Brix.
Mark E. Smith (The Fall)
Ce qui permet à Mark E. Smith (qui ressemble de plus en plus à sa caricature par Luz dans son hilarant album "The Joke") de faire un peu ce qu'il veut. Au FAIR, ils devraient passer à leurs poulains des vidéos de concerts de The Fall pour leur montrer tout ce qu'il faut éviter. Soit : ne dire ni "bonjour", ni "au revoir", ni "merci" (ou alors c'était inintelligible) ; tourner le dos au public et chercher dans les poches de sa veste posée à terre la feuille avec les paroles de la chanson ; modifier les réglages de l'ampli du guitariste, voire carrément le couper, au milieu d'un morceau ; faire tomber à plusieurs reprises les cymbales du batteur ; appuyer au hasard sur les touches du clavier ; quitter la scène sans prévenir au milieu du concert ; ne pas se donner la peine de chanter vraiment, et surtout pas juste, etc. Petits sabotages pas très nouveaux, et visiblement destinés à éviter que The Fall ne devienne un groupe trop pro, un Fleetwood Mac indé.
Côté playlist, le groupe pioche beaucoup dans le dernier album, le très correct "Your Future, Our Clutter", avec notamment les ravageurs "Bury !" et "Cowboy George". On repère aussi quelques titres inconnus et d'autres tirés des disques précédents, dont "I've Been Duped" chanté par Elena, et peut-être une ou deux vieilleries ("Psykick Dancehall" ?) et une reprise du "Strychnine" des Sonics. De toute façon, on a un peu l'impression d'entendre le même morceau pendant 1 h 15, avec quelques variantes. En intitulant l'un de ses tout premiers méfaits "Repetition", Smith avait clairement annoncé la couleur. "They are always different ; they are always the same", comme disait John Peel ; bon, depuis quelques années, ils sont surtout "always the same". C'est à la fois la grandeur et la limite du "monde merveilleux et effrayant" de The Fall, et il n'y a sans doute aucune raison pour que ça change.
Dossier de Guillaume Sautereau, Matthieu Chauveau et Vincent Arquillère
Photos de Guillaume Sautereau
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