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La voie du patron : Hommage à Franco Battiato (1945-2021)

Mina favoritskivor, favvisarna med Paul Simon

Får vänta 

tills det blir vår

dom får vänta tills det blir varmt, om jag nu ska spela dom alls

Vit Päls, “Paul Simon”, Nu var det i alla fall så (2010)

Mes disques préférés, les chansons préférées de Paul Simon

Doivent attendre

Jusqu’à ce que le printemps arrive

Ils doivent attendre qu’il fasse chaud, si je dois tous les réécouter

Vit Päls, “Paul Simon”, Nu var det i alla fall så (2010). Mé-traduction personnelle

C’est comme un rituel. Chaque printemps, dès que les beaux jours arrivent, je ressors mes Battisti et Battiato comme Vit Päls ses Paul Simon (ou comme Phoenix ses italiens avec “Ti Amo”). Avec toujours une sorte de crainte au ventre, que l’idole vivante passe cette fois-ci au rang des trépassés.

On nous a déjà fait le coup. Lou Reed, Scott Walker ou les plus intimes, Jason Molina, Daniel Johnston et David Berman. C’est rude. On ne parlera pas de  l’année 2007 tragique s’il en est : Bergman/Antonioni. Il y en avait deux que je redoutais le plus : Godard et Battiato.

La nouvelle est tombée ce mardi 18 mai au matin, par sms d’une amie italienne exilée à Stockholm. Ça fait moins mal.

Voilà Battiato tombé. Jean Luc, tiens bon.

Battiato décédé ce n’est finalement que la suite logique d’une canonisation opérée bien avant sa mort. La France a eu Johnny, l’Italie Battiato, c’est dire le gouffre qui sépare la musique populaire entre nos deux pays.

Plutôt que de continuer à pleurnicher et à tempêter, replongeons-nous dans quelques merveilles, très subjectives, et éternelles. Battiato a tout fait : de la variétoche, du prog rock, de la musique contemporaine et expérimentale (prix Stockhausen tout de même), de la new wave. Il a retourné moult vestes (musicales), incarné jusqu’à plus soif le grand écart entre intellectualisme et popularité, jouant au Vatican de Jean Paul II (en 1989) et dans le Bagdad de Saddam Hussein (en 1992). Il a du moins cherché à ne pas se scinder (“Cerco un centro di gravita permanente che non mi fa gia mai cambiare idea sulle cose sulla gente”…Je cherche un centre de gravité permanent qui ne me fera jamais changer d’idées sur les choses, sur les gens”). C’est ce qui le rend protéiforme et passionnant.

Up Patriots to arms

Engagez-vous

La musica contemporanea

Mi buta giu

Debout Patriote, aux armes

La musique contemporaine

Me met hors de moi

“Up Patriots to arms”  (« Patriots » 1978)

Non sopporto i cori russi

La musica finto rock,

La new wave italiana

il free jazz punk inglese

neanche la nera africana

Je ne supporte pas les chœurs russes

Le mauvais rock

La new wave italienne

le free jazz punk anglais

et pas plus la (musique d’)Afrique Noire.

“Centro di gravita permanente” (« La Voce del Padrone », 1981)

De Battiato, je garde les premiers albums prog rock parus en 1972 “Fetus” et “Pollution” (dont Franck Zappa, dieu du genre, fera l’éloge) qui annoncent l’écart entre recherche musicale et facilités mélodiques. 

Des albums portés vers la musique expérimentale, j’aime tout : “Sulle Corde di Aries” (1973), “Clic” (1974), même le pas facile “M.elle le Gladiator” (1975) et “Battiato” (1977) avec la voix de soprano.

Toutes ces œuvres oscillant entre le jazz, le contemporain, la pop, la musique minimaliste, les collages et une électronique sage.

J’aime particulièrement “Juke Box” (1978), sous-titré Colonna sonora originale del film TV “Brunelleschi” (sur le graveur et architecte florentin) ou “L’Egitto prima delle sabbie” (1978), tout en résonances de pianoforte, effets stéréo, collages, répétitions (prix Stockhausen en 1978).

Ce qui est fascinant avec Franco ( tu permets, Franco ?), c’est qu’on peut toujours couper son œuvre en moments, et on pourrait d’ailleurs se contenter de l’un ou de l’autre selon ses goûts, il n’en resterait pas moins important.

Pour ma part, il touche à l’éternité avec les albums du début des années 80, mêlant dégoûts et passions, pour la politique, la musique savante et populaire, la littérature et la philosophie, les religions et l’ésotérisme avec toujours une ouverture sur le monde et ses différentes cultures, ses mythes, ses rythmes.

On a pour coutume de souligner la transition de l’expérimental vers la pop avec “L’Era Del Cinghale Bianco”, millésime 1979 (le Roxy Music italien, vrai soft rock sophistiqué ) et d’encenser “La Voce del padrone” paru en 1981 (et on a raison).

Mais j’ai un faible pour “Patriots” (1980). Avec son Ouverture citant le thème religieux des Pèlerins aux cuivres s’entremêlant à celui de Venus avec ses aiguillons du désir aux cordes dans “Tannhäuser”, un collage de poésie arabisante et un riff new wave que ne renierait pas Phil Lynott de Thin Lizzy. Tout est dit. 

C’est une œuvre programmatique reliant les supposés extrêmes (“Venezia-Istanbul”), raccrochant, comme Fellini dans Amarcord, les wagons d’un passé forcément proustien d’un jeune Battiato avec ses obsessions culturelles (“Passaggi A livello”, peut-être en ce moment précis la plus à même de tirer les larmes du deuil), ou une promenade sur la perspective Nevski (“Prospettiva Nevski”), entre attente d’une rencontre improbable avec Stravinski et la description de tout ce qui fait le sel de l’atmosphère d’une lecture de romans russes. Œuvre cultivée donc et incroyablement accessible et drôle (“Up Patriots to Arms”), regard ironique d’un homme désabusé toujours en questionnement.

“La Voce del padrone” suit les mêmes pentes : new wave, citations et ironie. Grandeurs, mais surtout, misères de l’homme.

A Beethoven e Sinatra, preferisco l’insalata. 

A Vivaldi l’uva passa che mi dà più calorie

À Beethoven et à Sinatra, je préfère la salade

En échange de Vivaldi, je prends le raisin qui me donne plus de calories

“La Bandiera Bianca“, « Patriots » (1981)

Le tout en détournant Adorno et son Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée (devenant alors ici “Minima Amoralia”, en mantra final), critique du capitalisme en tant que forme de vie. Accords de guitares sales lacérant la chanson, voix désabusée et claviers guillerets. Avec un refrain tiré d’une poésie de 1849  d’Arnaldo Fusinato, L’ultimo ora di Venezia, chantant la capitulation amère et sans heurts de la Serenissima devant l’Autriche.

C’est tout ça, Battiato. Des textes fins, fouillés, piochant aux grandes références mais en tirant toujours sur le côté populaire, retrouvant en cela une origine troubadour. “Cuccurucucù” en est l’exemple parfait, chant d’oiseau gnostique, minnesang citant les titres de ses camarades Milva, Mina, Nicola di Bari et les références plus globales des Beatles, Chuck Berry, Bob Dylan. Essences parfaites, vitales et nécessaires à l’humanité mais, finalement incapables de lutter contre les conflits concrets de l’époque, ici et alors l’Iran, l’Afghanistan (finalement rien n’a changé…). Poésie nécessaire et inutile. C’est aussi le tournant des années 80 après l’insouciance des années d’après-guerre, l’âge des révoltes avortées, des espoirs déçus. C’est ce qui porte les disques de Battiato de ces années-là.

“La Voce del Padrone” (quel titre ! sorti chez EMI) est un disque de fin d’époque, sinon du monde. Sur “Summer on a Solitary Beach” , la rythmique est plus audacieuse (splendides percussions) et s’allie avec un sax très Laurie Anderson. C’est la même alliance d’un côté et de l’autre de l’Amérique. Seuls des Italiens ayant vécu ces années-là pourraient nous expliquer ce profond changement. Battiato, prix Stockhausen rejetant par la suite ses mentors, a-t-il lu et apprécié le livre de Cornelius Cardew, Stockhausen serves Imperialism (1974) ? Est-ce cela qui l’a éloigné de la composition contemporaine et rapproché d’une musique populaire pour le peuple ? 

Battiato est un mosaïste, collant, coupant, superposant aussi, mais toujours questionnant. C’est le sens de “Centro di gravità permanente”, bien loin du Juste Milieu de Louis-Philippe ou du « en même temps » de Macron.

C’est une critique qui porte en elle sa propre autocritique.

Et que reste-t-il alors à chanter ? L’amour, bien sûr, toujours l’amour. “Sentimiento nuevo”, anticipant celui, à venir, de Murat.

Es un sentimiento nuevo
Che mi tiene alta la vita
La passione nella gola
L’eros che si fa parola
Le tue strane inibizioni
Non fanno parte del sesso
I desideri mitici di prostitute libiche
Il senso del possesso che fu pre-allessandrino

La tuo voce come il coro delle sirene di Ulisse m’incantena
Ed è bellissimo perdersi in quest’incantesimo
È bellissimo perdersi in quest’incantesimo

C’est un sentiment nouveau

Qui rehausse ma vie

La passion dans la gorge

l’Eros qui devient un mot (une parole)

Tes étranges inhibitions

Ne font pas partie du sexe

Les désirs mythiques des prostituées libyennes

Le sentiment de possession qui fut pré-alexandrin

Ta voix comme le chœur des sirènes d’Ulysse m’enchante

Et c’est merveilleux de se perdre dans ce sortilège

C’est merveilleux de se perdre dans ce sortilège

“Sentimiento nuevo, « La voce del Padrone » (1981)

Ce seront les éclaircies des albums.

“L’Arca di Noe” (1982) suit la même pente sombre : “Clamori” (Clameurs), “L’Esodo” (L’Exode). Là encore rien n’a changé : hyper capitalisme, conflits, perturbations climatiques. On en est toujours là… 

Toujours le même équilibre entre guitares acérées, douceurs mélancoliques et rythmiques chamarrées, notamment électroniques (“La Torre” et “New Frontiers”).

”L’Arca di Noe” est moins séduisant de prime abord que les deux albums précédents mais c’est une vraie réussite dans le patchwork d’influences musicales de Battiato avec le tube culminant “Voglio Vederti Danzare” (voir clip en bas d’article) qui conjugue fond et forme, réunissant obsessions moyen-orientales et culture Mitteleuropa.

Ça se gâte un peu avec l’album “Orizonti Perduti” (1983), orgie technologique sans aucun élément acoustique.

On entre dans la nouvelle ère des années fric glaçantes et Battiato attaque sur des rythmes eurodance (parasités par de la poésie arabe) : “La musica è stanca”. La musique est fatiguée. Lui ne le paraît pas du tout.

In quest’epoca di bassa fedeltà e altissimo volume

Il rumore allucinante delle radio non ci molla mai;

E quanti cantanti musicisti arrabbiati

Che farebbero meglio a smettere di fumare

Brutta produzione altissimo consumo

La musica è stanca, non ce la fa più

E quante cantanti di bella presenza

Che starebbero meglio a fare compagnia

Disco, disco. Telegatti

(I’ll never fall in love again

Come with me

At the end of the rainbow)

Portami via da questo mondo assurdo

Dalle illusioni e dai percorsi ereditari

Portami dentro un alveare

O nei bachi da seta e via da questo popolo

E via dal mio vicino che attacca sempre il giradischi

In quest’epoca di scarsa intelligenza ed alta involuzione

Qualche scemo crede ancora che veniamo dalle scimmie

E il sole soltanto una palla di fuoco

E non si sono accorti che è una tappa di una forma di energia

Adamo colse della frutta dall’albero della conoscenza

Poi l’ultima mela cadde sulla testa

Procurando un ematoma a Newton

“La Musica è stanca”, « Orizonti Perduti » (1983)

À l’ère de la basse fidélité et du volume très élevé

Le bruit hallucinant des radios n’abandonne jamais ;

Et combien de chanteurs musiciens en colère

Qui feraient mieux d’arrêter de fumer

Mauvaise production, consommation excessive

La musique est fatiguée, elle n’en peut plus

Et combien de chanteurs à la belle prestance 

Qui feraient mieux de se tenir compagnie 

Disque, disque (Disco, disco). Telegatti (les Sept d’or italiens)

(I’ll never fall in love again

Come with me

At the end of the rainbow) 

Emmène-moi loin de ce monde absurde

Des illusions et des chemins héréditaires

Emmène-moi dans une ruche

Ou dans les vers à soie et loin de ce peuple

Et loin de mon voisin qui attaque toujours la platine

Dans cet âge de faible intelligence et de haute évolution

Certains imbéciles pensent encore que nous sommes issus des singes

Et que le soleil n’est qu’une boule de feu

Et ils n’ont pas réalisé que c’est une étape d’une forme d’énergie

Adam a cueilli des fruits de l’arbre de la connaissance

Puis la dernière pomme est tombée sur la tête

Donnant à Newton un hématome

“La Musica è stanca”, « Orizonti Perduti » (1983)

Battiato y cultive sa mélancolie avec “Mal d’Africa”, évoquant des images familiales, toujours une réussite, comme dans “Passagio a Livello”. Et toujours des petites curiosités de production qui se glissent çà et là.

Enfin, Battiato, dernier romantique, y dissèque le sentiment amoureux dans “Le Stagione Dell’Amore”, sublimes instantanés du sentiment et, là encore, on pense aux chanteurs de l’amour courtois et à l’essai de Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident. Musicalement, la piste Laurie Anderson est à suivre y compris dans le clip DIY, plein d’humour et d’ironie au sujet de la scène musicale qu’il habite.

Il y a tant à fouiller chez Battiato, je préfère, pour le moment m’en tenir là. Je m’arrête avec un “No Time No Space” d’anthologie sur « Mondi Lontanissimi » (1985), toujours à la croisée des chemins.

Rien sur “La Cura”, tube tardif (1996), rien sur sa participation à l’Eurovision, sur les repiquages de ses titres chez Nanni Moretti (“Ti vengo a cercare” notamment). Il faudra faire le travail vous-même. Le champ d’étude est tellement large, sans compter ses obsessions pour l’ésotérisme, ses compositions d’opéra, ses collaborations avec les chanteuses ou les philosophes (Manlio Sgalambro). Et même des essais dans le champ du cinéma. Pourrais-je vous conseiller “Musikanten”, essai sur la figure de Beethoven en DVD difficilement chiné sur Internet lors d’une récente remontée de battiatite ?

Au programme : réincarnation, androgynie, ironie sur le monde contemporain avec Jodorowski jouant Beethoven. Pas vraiment recommandable, non, mais fort divertissant. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur son autre téléfilm, « Perduto Amor, » évoquant sa jeunesse. Attendons les rééditions avec sous-titres…

J’ai essayé de mettre le plus de vidéos le montrant dansant… malgré tout. C’est comme ça que je souhaite le garder dans ma mémoire, ce bouillonnant et éternel jeune homme, dansant. C’est cette image que je souhaite partager au moment de sa disparition. Ce corps et cette pensée en mouvement.

Avec l’aide de Johanna D, derviche tourneuse.

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