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Disques

Le Bâtiment – Tue-Tête

Le Bâtiment s’entête, persiste et signe : le chant comme expérience de vie.

Sans technique ni émotions. Voici ce qu’on peut lire au frontispice du Bâtiment (du moins sur son Bandcamp). C’est à la fois vrai et faux. L’absence de technique, d’effets consommés et appuyés génère souvent plus d’émotions que d’autres bêlants bellâtres étalant leur science dans des shows grossiers (vus à la télé).

Foin de tout ça dans le Bâtiment et c’est pour ça qu’il nous est si cher. C’est difficile à décrire mais il y a, dans chaque album, quelque chose de permanent et d’immuable et un certain goût du jour qui lui donne une couleur différente. 

Dans ce « Tue-tête », c’est peut-être une influence franco-francaise qui pourrait prendre le dessus. Un côté moustache, un peu Brassens, pour reprendre le tic-truc de David Lafore. On se souvient que le Bâtiment a dans ses tiroirs l’idée de reprendre Brassens « mais misérabiliste » et il y a quelque chose de cette piste-là dans ce nouvel ouvrage, notamment dans le tube, misérabiliste justement, « Le Plus Beau Mec ». Oui mais voilà, il y a ce refrain, entêtant, bravache, qui prend élégamment la fuite, sinon la poudre d’escampette dans sa variante finale :

« Je suis le plus beau mec

 que tu auras connu 

mon désir de bois sec

n’est jamais revenu.

je suis parti avec

embrassant l’inconnu(e ?) »

Il y a du sublime et du trivial dans le Bâtiment. Plus équilibré que chez Murat qui a, nous semble t-il, laissé tomber toute velléité d’écriture.

« Je pensais être plus 

qu’une simple habitude

plutôt que d’être nu face à ta solitude

Quelqu’un pour qui on a souffert

pour qui on a connu l’enfer

Prendre et ne rien donner

est-ce là ton désir ?

Prendre et ne rien donner

Roupie de sansonnet

principe de plaisir »

Quelques mots, presque rien, éteindre la chanson comme on souffle sur une bougie. C’est tout un art dans lequel le Bâtiment est passé maître.

Ce qui est toujours charmant, c’est d’allier une poésie très spleen et idéal à des balades sur les terres du blues, ce qui peut se révéler assez réjouissant ( “Blues de mon malheureux sourire” comme un écho de “Tout Juste Veuve” sur « Tout laisser derrière » sorti l’année précédente).

Comme d’habitude, on est bluffé par cette poésie de rien du tout, riche en profondeur, faisant remonter des lectures, tiens au hasard L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont sur « Le Mot ». Le Bâtiment héritier moderne des troubadours ? Évidemment.

Il trace son chemin, chante l’amour mais aussi son nom, comme un chant signature ( “Mauvais Rebus”). Jean Baptiste Tannhaüser donc. Dans “Le seul à décider sans doute”, l’auteur questionne son métier (le nôtre peut-être aussi) comme un bon Minnesänger et poursuit son chemin sur sa ligne de crête. C’est aussi (surtout ?) ça être poète : prendre des risques, être franc et se vouer à une certaine solitude. Le Bâtiment est en plein Voyage d’Hiver.

Avec l’aide de Johanna D., la plus belle meuf qu’on aura connue.

« Tue-Tête » est sorti le 22 mars 2022 sur Bandcamp.

Une session avec le Bâtiment (en compagnie de Gégé de Nerval) a été enregistrée cette année par l’ami Vincent Le Doeuff, on peut la retrouver ici :

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