Suite et fin de notre interview du musicien anglais, où il évoque sa tendance à la nostalgie, l’état de la scène musicale britannique, à la fois riche, aventureuse et économiquement fragile, et son envie de refaire de la musique avec The Proper Ornaments.
Il y a quelques courts morceaux instrumentaux, de forme assez libre, sur les deux albums de Penny Arcade. Aimerais-tu aller plus loin dans cette direction ? Peut-être composer pour l’image ?
Oui, je le ferai probablement. Pas forcément de la musique de film, mais des compositions destinées à un projet spécifique, qui n’ont pas vocation à former un album et qui sortent du cycle habituel disque/tournée. J’aime l’idée de faire des titres instrumentaux et j’aime en composer, parce que quand tu écris des chansons, l’attention se porte sur les paroles et il y a une forme à respecter. Quand tu te passes de cet élément, tu es beaucoup plus libre, et c’est vraiment agréable. Donc je pense que je vais continuer à intégrer ce type de petits instrumentaux dans les disques de Penny Arcade. Voire en faire un projet à part entière car je pense que ça peut être assez libérateur, apporter de nouvelles idées et influencer positivement la façon dont tu travailles au sein d’un groupe. On m’a déjà proposé de composer de la musique d’illustration, mais je ne voudrais pas que ça devienne trop un travail, quelque chose de routinier. Bon, la musique est un travail de toute façon, mais je n’aimerais pas non plus ne le faire que sur commande. Il faut trouver le bon équilibre. Si c’est une musique pour un réalisateur dont tu apprécies les films, par exemple, c’est intéressant.
De toute façon, de plus en plus de musiciens de tournent aujourd’hui vers la musique de film ou de pubs car c’est un moyen de gagner sa vie. Je trouve ça bien si l’on peut sortir des disques plus personnels en parallèle. Le danger, c’est d’être tellement accaparé par cette activité plus rémunératrice qu’on n’a plus trop le temps de créer autre chose à côté.
Les titres des chansons du nouvel album, comme “Regrets”, “Memory Lane”, “Rear View Mirror”, “We Used to Be Good Friends”, donnent l’impression que le passé, les souvenirs, sont la matière première de tes paroles, mais peut-être même aussi de la musique elle-même, du son…
Je suis assez nostalgique, même si ce n’est pas forcément de mon propre passé. Beaucoup des disques que j’aime sont sortis il y a plusieurs décennies. Et souvent leurs auteurs eux-mêmes regardaient déjà en arrière. Je pense, par exemple, que Brian Wilson faisait les disques des Beach Boys en regrettant déjà la fin d’un âge d’or. Lou Reed, qui pouvait être avant-gardiste, aimait le doo-wop. Chez mes artistes préférés il y a souvent de la nostalgie, celle de l’innocence de l’enfance ou je ne sais quoi. Ma propre musique s’en ressent, forcément. Et c’est un sujet que j’aborde assez spontanément dans mes textes. Souvent j’écris à partir de ma propre perspective, mélangée parfois avec celle d’autres personnes. J’aimerais pouvoir créer des personnages, j’admire ceux qui le font, mais il faut avoir un certain état d’esprit, être un peu conteur. Je trouve ça difficile. Donc quand tu écris tout selon ta propre perspective, la nostalgie est souvent un ingrédient clé. Ou, à l’inverse, tu penses au futur.
Ce titre, “Double Exposure”, c’est une référence à la photographie, je suppose.
Oui.
Ces deux images l’une sur l’autre, est-ce aussi une métaphore pour des souvenirs qui se superposent, se mélangent, jusqu’à devenir moins distincts ?
Oui, et il y a aussi l’idée que si tu superposes deux images familières, tu peux en obtenir une troisième beaucoup plus étrange, quelque chose que tu n’avais pas prévu. C’est un peu pareil pour le disque, qui ne sonne pas tout à fait comme je l’entendais au départ. Et puis j’aime bien cette référence à la photographie. J’ai pratiqué la sérigraphie et je m’intéresse beaucoup aux expérimentations visuelles. Comme ce que faisait Man Ray dans les années 30 et qui, rétrospectivement, semble annoncer le psychédélisme. Donc ce titre a beaucoup de connotations importantes pour moi.

Depuis le sud de la France où tu t’es installé, comment vois-tu la scène musicale britannique ? J’ai l’impression que des groupes qui font une musique ambitieuse, complexe et parfois radicale trouvent un public important, même si on est évidemment loin des succès de l’époque britpop.
Dans les années 90, beaucoup de groupes britanniques faisaient des disques très accessibles et il était donc assez logique qu’ils soient populaires et à la mode. Mais aujourd’hui, en effet, certains réussissent à avoir un certain succès avec des choses plus expérimentales, et je trouve ça très bien, ça dit quelque chose de l’évolution des goûts du public. Après, vouloir vendre autant de disques qu’Oasis à l’époque serait irréaliste parce que leur musique était extrêmement commerciale et qu’ils écrivaient des morceaux très accrocheurs. Mais je me rends compte que des groupes contemporains remplissent de grandes salles et ont beaucoup de fans tout en faisant une musique que je trouve plutôt étrange, ce qui est réjouissant. Internet a sans doute joué un rôle : il est plus facile aujourd’hui de trouver certains disques obscurs et cultes, de découvrir des pans entiers de la musique jusqu’ici méconnus. Internet et la musique, c’est un sujet compliqué, mais en ce sens l’effet est positif. Beaucoup de monde peut être exposé à une musique réellement expérimentale. Personnellement, j’écoute plutôt de la musique du passé, mais j’ai été agréablement surpris par des choses sorties récemment.
“Aujourd’hui, des groupes contemporains remplissent de grandes salles et ont beaucoup de fans tout en faisant une musique que je trouve plutôt étrange, ce qui est réjouissant.”
Pourtant, la situation semble difficile au Royaume-Uni. Des petites salles ferment, et à cause du Brexit, c’est compliqué pour les groupes de jouer à l’étranger.
Oui, mais je pense qu’à Paris c’est pareil pour les fermetures de salles, non ?
Oui, et c’est pour ça que les concerts chez l’habitant peuvent être une bonne solution pour certains artistes.
C’est sûr. Je pense que c’est compliqué pour les groupes qui débutent et qui jouent dans un circuit de petites salles. Une fois que tu atteins le niveau supérieur et que tu as une fanbase solide, tu peux te produire n’importe où. Mais pour un indé, ça coûte cher de tourner. En Angleterre, tu dois payer toi-même l’hôtel, tu es moins bien traité qu’en Europe continentale où généralement on te propose un endroit où dormir. Ça aide beaucoup. Les salles qui ferment en Angleterre sont souvent des lieux qui existaient depuis longtemps et qui ont une belle histoire, c’est d’autant plus triste. Souvent c’est lié à la gentrification : les salles se trouvent dans des quartiers qui étaient populaires, où le logement n’était pas cher. Puis ça devient plus chic et les gens qui emménagent ne veulent pas habiter à côté d’un endroit bruyant. Je suppose que c’est pareil à Paris.
Prépares-tu un nouvel album de Proper Ornaments ?
Pas pour le moment, mais on travaille toujours ensemble. Max de Proper Ornaments a joué de la guitare sur ce disque et Nathalia, notre bassiste, a fait des voix, comme sur l’album précédent. Je suis aussi allé à Londres faire un clip avec elle pour Penny Arcade. On a tous le désir de faire un nouveau disque, mais on ne force pas les choses. On attendra le bon moment, et je pense que c’est la meilleure façon de faire : si le moment est bon, la musique vient naturellement. Si tu forces quelque chose en musique, ça s’entend souvent sur le disque. De toute façon, chacun a ses propres projets en dehors de Proper Ornaments. Max a son groupe Index For Working Musik, c’est un super projet. Mais j’espère qu’on va de nouveau travailler ensemble bientôt parce qu’on se complète bien. J’ai sans doute une approche plus pop tandis que lui apporte quelque chose de plus expérimental, et notre musique combine les deux en essayant de trouver le juste milieu. Peut-être que quand j’aurai un studio installé à Marseille, ils pourront venir et profiter du soleil ! [A l’époque où l’interview a été faite, le temps était particulièrement pluvieux aussi bien en Angleterre qu’à Paris, ce qui n’a pas franchement été le cas cet été, NDLR] Je pense d’ailleurs que le soleil, la lumière, la chaleur vont avoir une influence sur ma musique. Dans l’avenir, les ambiances devraient être plus légères.
Photos : Titouan Massé.
Penny Arcade en concert :
• le 17 septembre à Marseille (l’Intermédiaire)
• le 18 septembre à Volvic (les Vinzelles)
• le 19 septembre à Bordeaux (l’Avant-scène)
• le 20 septembre à Arthez-de-Béarn (le Pingouin alternatif)
