Echappé d’un terrifiant couloir jaune à géométrie variable, nous pouvons enfin écouter sereinement le nouveau disque de Boards of Canada.
L’histoire est connue. Un matin vous vous demandez où sont les voitures volantes qui traversent les nuages sombres où des panneaux publicitaires vantent les voyages vers de nouvelles colonies spatiales avant de s’envoler vers le siège tentaculaire d’une entreprise aussi grand qu’une mégalopole. À la place, vous prenez le métro jusqu’en proche banlieue pour rejoindre une tour de trente étages coincée sur une dalle au milieu d’autres immeubles astucieusement placés à côté d’un centre commercial. Vous arrivez tôt ce matin dans l’open space où vous êtes seul à errer dans cet espace liminal qui donne l’impression d’être abandonné à tout jamais. Dans cette enfer digne d’une fin du monde imaginée sur un power-point de la COGIP, vous repensez à ce futur imaginé il y a plus d’une trentaine d’années. Une seule musique semble convenir dans cette zone à la fois familière et effrayante, celle de “Inferno“, le nouvel album de Boards of Canada.
Le retour du duo formé par Mike Sandison et Marcus Eoin, 13 ans après “Tomorow’s Harvest“, a été annoncé sous forme d’énigme par une promotion collant bien à son image mystérieuse : des VHS dystopiques envoyées au hasard chez des clients du label Warp, quelques affiches collées aux quatre coins du monde… Apparu en 1998 avec l’inoubliable “Music Has the Right to Children“ dont les 18 titres mixaient musiques d’enfance, beats downtempo et trips psychédéliques, Boards of Canada ont été projetés bien malgré eux fers de lance de l’hantologie. Construites sur des mélodies simples et des sonorités électroniques, qui donnaient l’impression de croire en un futur bienveillant, ces musiques sont des artefacts autant mélancoliques qu’angoissants. D’ailleurs, “Inferno“ serait-il l’album à écouter pour traverser le capitalisme tardif de notre époque ?
Génériques de programmes télé des années 70, nappes éthérées jouées sur des synthétiseurs qui grésillent, boites à rythmes enfermées au fond d’un supermarché désertique, le nouveau disque de Boards of Canada commence presque comme une autocaricature. Ces compositions sonores sont conformes à ce que l’on attendait du duo, elles sont un parcours dans la vallée de l’étrange où leurs samples déformés donnent l’impression d’une imitation humaine, monstrueuse et mécaniquement ratée. On vous déconseillera d’écouter les voix saturées de “Father & Son“ avant d’aller vous coucher, à moins d’enchaîner avec les guitares atmosphériques de “Deep Time“ ou encore “You Retreat in Time and Space“. C’est en orchestrant ces drones minimalistes que Boards of Canada donne peut-être son meilleur : une suite de nappes bourdonnantes qui nous font traverser autant l’espace infini qu’un bureau hanté par un fantôme en costard-cravate.
Par instants, cette musique ressemble à une réinterprétation incomplète de celles produites à une époque aujourd’hui en cours de désintégration, dans une angoisse qui finit par se confondre avec nous. Dix-huit plages qui se succèdent dans une inquiétante étrangeté, comme un récit sur le néant de notre présent, comme une version d’un futur imaginé dans les années 80 dont il ne resterait plus rien d’intéressant. Et si, après 13 ans d’absence, Boards of Canada réussit à être la musique idéale pour commenter les vidéos flippantes des Backrooms, dont l’adaptation cinéma de Kane Parsons est bien partie pour être l’un des plus grands succès de 2026, c’est que le duo formé par Mike Sandison et Marcus Eoin demeure une fois de plus en phase avec ce qui se trame aujourd’hui.
