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Interviews

Midlake : « C’est assez dingue que le groupe existe encore »

Au lendemain de leur magnifique concert parisien à l’Alhambra, nous retrouvons les six membres de Midlake dans les locaux de Pias, leur label français. Trois d’entre eux nous accompagnent dans un bureau du troisième étage, inoccupé à l’heure du déjeuner. Comme leurs camarades, Eric Pulido (voix, guitare), McKenzie Smith (batterie) et Jesse Chandler (claviers, flûte) sont des revenants même s’ils n’en ont heureusement pas l’allure : cela faisait neuf ans que Midlake n’avait pas sorti de disque et on aurait pu croire le groupe, qui avait pourtant survécu au départ de son leader Tim Smith, perdu corps et biens. Les Américains attendaient juste que revienne enfin l’envie d’écrire des chansons ensemble et de les jouer sur scène. Si “For the Sake of Bethel Woods” ne prétend pas retrouver les sommets de “The Trial of Van Occupanther” (2006), le disque aligne onze titres d’excellente facture, entre soft rock seventies, prog et psychédélisme léger, et bénéficie de la science du producteur John Congleton (Sharon Van Etten, Angel Olsen, St. Vincent, Explosions in the Sky, Anna Calvi, Bill Callahan…) qui leur a taillé un son à la fois contemporain et intemporel. Il s’en dégage, comme des précédents, un certain mystère, mais c’est peut-être aussi l’album sur lequel ces musiciens discrets et soudés livrent le plus d’eux-mêmes. Il nous donnait en tout cas l’envie de sonder leur état d’esprit à l’heure du retour aux affaires.

Pourquoi avez-vous mis neuf ans pour faire ce nouvel album ?
Eric Pulido : En fait, après le disque précédent, nous n’étions pas certains de continuer… Nous avions en tout cas décidé de faire un grand break, pour une durée indéterminée. Et nous n’étions pas sûrs que nous allions nous retrouver. Il a donc fallu tout ce temps pour que l’envie de reprendre nos activités avec Midlake se concrétise. Nous sommes restés proches pendant toutes ces années. Nous sommes avant tout des amis, nous nous sommes tous rencontrés à l’université de Denton au Texas. En 2019, nous avons commencé à émettre l’hypothèse que le groupe pourrait se reformer, et nous nous sommes mis à réfléchir à ce nouvel album : l’écriture des chansons, la planification de l’enregistrement, le travail avec un producteur… En fait, la pandémie nous a permis de vraiment nous y remettre. Pendant le confinement, nous avons travaillé en petits groupes, en nous retrouvant tous ensemble régulièrement. Et l’album a fini par se faire !

Votre dernière grande tournée mondiale remonte à 2013-2014. Appréhendiez-vous le retour sur scène, ou ressentiez-vous surtout de l’excitation à l’idée de jouer de nouveau ensemble ?
McKenzie Smith :
Nous étions vraiment excités. Le monde a changé brutalement il y a deux ans. Depuis, nous avons tous vécu diverses expériences : des choses difficiles, forcément, beaucoup de confusion, la nécessité de s’adapter à une nouvelle réalité… Nous nous demandons tous à quoi l’avenir va ressembler et nous n’avons pas vraiment la réponse. Tout est encore flou, incertain. Les gens essaient quand même de retrouver une vie normale, de sortir dans des lieux publics, d’aller voir des concerts. En tant que groupe, nous avons l’impression d’être encore un peu en phase de test, de nous réintroduire peu à peu dans un système. Envisager une grande tournée l’an dernier n’aurait pas eu de sens, nous n’avons donc joué qu’au Texas. Cette année, c’est quand même plus confortable et on y prend beaucoup de plaisir, d’autant qu’on a un nouvel album à défendre. On était très heureux de retourner au SXSW d’Austin en mars, avant de venir en Europe. Les réactions du public sur nos dernières dates ont été vraiment encourageantes, il semble qu’il y avait une vraie attente, ce qui nous a rassurés.

Le premier morceau de l’album, “Commune”, dure moins d’un minute, c’est un peu comme une intro sur un album de rap. La chanson était-elle conçue ainsi dès le départ, ou aurait-elle pu être plus longue ?
E. P. :
Au départ, généralement, nous avons juste une idée de couplet et de refrain, et nous travaillons ensemble pour voir si nous pouvons développer la chanson. Or, là, elle est restée dans cet état pendant tout le processus d’écriture et d’enregistrement des démos. Je me souviens d’être allé voir le reste du groupe et de leur avoir dit : et si nous la laissions comme ça ? Je n’avais pas vraiment d’idées pour la suite du morceau et je me disais qu’il fonctionnerait bien comme intro de l’album. Et plus largement comme une « réintroduction » au groupe après toutes ces années. C’est donc ce que “Commune” est devenu.

On peut aussi y voir un résumé d’un des thèmes principaux abordés dans l’album : la recherche d’un sentiment de communauté qui a tendance à disparaître dans un monde où nous sommes de plus en plus isolés (“I’ve been away now far too long/Lost and alone with no communion/With not one […] Break bread with them all/Make time to recall/The ones who came before”)
E. P. :
Oui, le thème de la perte traverse tout le disque, et c’est sans doute quelque chose qui résonne chez beaucoup de monde aujourd’hui. Mais avec Midlake, nous cherchons toujours à contrebalancer cela avec de l’espoir et de la joie. Pour moi, cette perte peut être aussi créatrice, quelque chose de plus beau peut en sortir.

Le deuxième morceau s’intitule, comme l’album, “For the Sake of Bethel Woods”
(“I could get rid of it all/For the sake of the Bethel Woods/To a time and a place /Where peacefulness once stood/Gather the women and children/Leave our homes and our buildings/I’ve been ready for years now /Planted my seeds in the ground”). Cette référence au lieu où s’est déroulé le festival de Woodstock est-elle aussi une façon d’évoquer cette utopie communautaire ?
Jesse Chandler :
En effet, le festival de Woodstock en 1969 fut un grand moment de partage et de musique gratuite. Au départ, le festival était payant, des billets ont été vendus, mais tant de spectateurs sont venus que les barrières ont fini par être renversées et que tout le monde est entré. C’est devenu cet incroyable et énorme événement que nous connaissons tous, et qui n’aura eu lieu qu’une fois : il y a eu des tentatives de le refaire mais ça n’a pas vraiment marché. On peut donc voir dans cette célébration artistique et créative, belle et unique, la métaphore d’un des thèmes du disque : le besoin de se rassembler, de se retrouver. Il y a aussi le fait que mon père, décédé en 2018, était à Woodstock. Il avait 16 ans. C’est lui que l’on voit sur la pochette de l’album, pendant le concert de John Sebastian, une image tirée du fameux documentaire qui était sorti l’année suivante. Ce moment avait beaucoup compté pour lui. C’était une façon de lui rendre hommage, et plus largement d’évoquer ce moment de communion.

Outre cette image du père de Jesse sur la pochette, on trouve sur l’album la chanson “Noble”, dédié au fils de McKenzie, qui est né avec une maladie rare du cerveau. Tout cela donne l’impression que le groupe est une sorte de famille étendue ou alternative.
M. S. :
Quand nous sommes en tournée, forcément, nous sommes plus souvent ensemble qu’avec notre propre famille !
E. P. : Il y a de cela, oui, absolument. McKenzie et moi, on se connaît depuis qu’on est adolescents. On habite la même ville, nous avons tous les deux une famille, nous faisons partie de la même communauté. C’est normal que ça ait un impact sur nos chansons, ou simplement sur notre sociabilité au quotidien : nous nous soucions les uns des autres, prenons des nouvelles de nos familles respectives, de nos proches… C’est quelque chose que nous n’avions pas forcément mis en avant jusqu’ici. Je pense que nos paroles restent assez abstraites, mais c’est un sentiment qui traverse notre musique. Nous connaissions depuis longtemps ces images du père de Jesse à Woodstock. Il était fan de Midlake et nous-mêmes avions beaucoup d’admiration pour lui et pour ses expériences. McKenzie et moi avons grandi au Texas, mais Jesse a grandi à Woodstock, et pour nous c’était un endroit magique. Je suis un grand fan de Dylan et du Band. Jesse a habité la même rue que Levon [Helm, batteur de the Band, 1940-2012, NDLR], nous sommes allés visiter Big Pink [la maison où une partie du Band vivait dans les années 70, devenu un AirBnB, NDLR]… La vie n’est pas toujours facile, nous avons tous connu ou connaissons des expériences douloureuses et cela nous rapproche. La raison pour nous de nous réunir et de faire de la musique ensemble, c’est de célébrer la vie. Cet esprit de Woodstock auquel nous rendons hommage nous survivra, il signifiera encore quelque chose quand nous ne serons plus là.
M. S. : Je crois que nous n’avions jamais été aussi soudés, humainement, musicalement. La santé mentale du groupe dans son ensemble n’a jamais été meilleure. Un nouveau chapitre s’ouvre, une nouvelle ère, et j’espère qu’il y aura encore beaucoup de disques et de tournées. C’est assez dingue que le groupe existe encore, quand on y pense, après tous les changements qu’il a connus, et que les gens viennent encore nous voir. Ça nous apporte une énergie nouvelle, d’une autre nature. Quand nous faisions l’album précédent, nous parlions beaucoup entre nous de la nécessité de changer, nous nous interrogions sans cesse sur ce que nous devions faire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, nous nous contentons d’être nous-mêmes et c’est très libérateur. En tant que groupe et en tant qu’amis, nous prenons vraiment beaucoup de plaisir en tournée. C’était particulièrement le cas les deux derniers soirs, et j’espère que le public l’a ressenti aussi.

John Congleton a produit le nouvel album. C’était la première fois que vous faisiez appel à une personne extérieure au groupe ?
E. P. :
La première fois avec succès, disons…

Pourquoi l’avoir choisi lui ?
E. P. :
Il a beaucoup travaillé avec McKenzie dans le passé, nous le connaissions donc un peu et quand nous avons su que nous voulions faire appel à un producteur, c’est le premier nom qui nous est venu en tête. En fait, nous avions envie de simplement jouer, et que quelqu’un s’occupe du reste. Nous n’avions jamais vraiment procédé ainsi avant, nous avions juste fait des essais et ça n’avait pas trop marché. Ce n’était sans doute pas la faute des personnes auxquelles nous avions proposé de nous produire, c’est plutôt nous qui étions réticents à l’idée d’abandonner notre musique à une personne extérieure, cela nous effrayait un peu. Là, nous réécoutions tous ensemble ce que nous avions enregistré, et pour l’essentiel, John prenait des décisions rapides et effectives qui nous permettaient d’avancer. A la fin, il a rassemblé toutes les pistes et a mixé le disque. Dès le premier jour, nous avons senti que c’était le bon choix. C’était différent de nos habitudes de travail, et nous avons tous apprécié cela.
J. C. : Tout le monde lui faisait confiance dès le départ. Nous avons tous pu constater son incroyable talent. Nous pouvions ainsi travailler sans stress, nous concentrer sur les chansons et les arrangements, et lui laisser faire le reste.
E. P. : Nous avons aussi appris à lâcher du lest, à ne pas faire de notre musique une question existentielle… Nous faisons davantage la part entre ce qui est vraiment important et ce qui l’est moins, ce que nous pouvons contrôler ou non. Là, nous voulions simplement prendre du plaisir en jouant de la musique tous ensemble dans une pièce, en nous reposant sur John pour que ça sonne le mieux possible.
J. C. : Il peut obtenir de bons résultats en une ou deux prises seulement, plutôt que d’en faire quarante-cinq en cherchant la perfection. C’est sans doute aussi que nous sommes nous-mêmes meilleurs aujourd’hui.
M. S. : Je pense que nous n’avons pas fait plus de quatre prises pour les morceaux de l’album. Le processus a été beaucoup plus rapide que d’habitude.

“The Trials of Van Occupanther”, écrit et enregistré avec votre ancien chanteur Tim Smith, avait été considéré par beaucoup comme un classique dès sa sortie. Avez-vous ressenti une certaine pression quand vous avez travaillé sur vos disques suivants, ou est-ce que pour vous il s’agissait juste d’une étape dans l’évolution du groupe ?
M. S. :
Nous ne ressentions pas du tout la pression de faire un « classique » quand nous enregistrions l’album. Mais le très bon accueil qu’il a reçu a convaincu Tim qu’il devait produire un nouveau chef-d’œuvre, et je pense que ça le stressait beaucoup. Et ça peut expliquer ses difficultés à créer de la musique encore aujourd’hui. Quand la formation actuelle de Midlake a terminé le nouvel album, je pense qu’aucun d’entre nous ne s’est dit que nous avions fait un chef-d’œuvre absolu. C’était plutôt : je crois que nous avons fait un bon disque, j’espère qu’on pourra bientôt en faire un autre ! Si les gens l’aiment, tant mieux, et peut-être que dans quelques années il sera considéré lui aussi comme un classique. Mais ce n’est vraiment pas ce qui nous préoccupe aujourd’hui. Et mieux vaut ne pas être obsédé par ça. Je ne pense pas que quand Miles Davis enregistrait “Kind of Blue”, il avait conscience de faire un disque qui allait être considéré comme un des plus importants de l’histoire du jazz. C’est dangereux de se dire ça, de se fixer de tels objectifs, même si ça a sans doute marché pour certains musiciens !

Vous êtes sur le label Bella Union, créé par l’ancien bassiste des Cocteau Twins Simon Raymonde, depuis vos débuts. Vous vous sentez soutenus ?
E. P. :
En tout cas, ils ont toujours été extrêmement patients avec nous, et c’est bien sûr essentiel. Ça a été évidemment été le cas pour “For the Sake of Bethel Woods”, mais ça l’avait déjà été avant, dès “The Trials of Van Occupanther” qui avait été un disque long et difficile à faire. Sans leurs encouragements, il n’aurait peut-être même pas existé. Nous devons vraiment tirer un coup de chapeau à Simon Raymonde. C’est quelqu’un de très important pour nous, il a sorti nos side-projects, nos projets solo… Et il est devenu un proche.

J’ai demandé récemment à Jesse Tabish d’Other Lives s’il se sentait proche de groupes qui ont émergé vers la même époque, dans les années 2000, comme Midlake justement, Fleet Foxes, My Morning Jacket… Des formations qui entretiennent des liens forts avec les traditions musicales américaines, mais qui recherchent aussi une certaine sophistication. Avez-vous l’impression de faire plus ou moins partie d’un même courant ?
E. P. :
Nous partagerons sans doute des influences des décennies passées, nous venons un peu du même terreau. C’est dans notre ADN, notre éducation, c’est la musique avec laquelle nous avons grandi. Ce qui peut expliquer des similitudes entres nos musiques respectives. “Van Occupanther” était particulièrement inspiré d’un certain son West Coast des seventies. Pour le suivant, “The Courage of Others”, on a beaucoup parlé de British folk… Je crois que les influences sont plus mêlées et moins évidentes sur le nouveau, c’est juste ce que nous avions dans notre cœur et notre esprit quand nous l’avons composé. Mais quand nous avons commencé, au début des années 2000, nous ne nous sommes pas dit que nous devrions nous inspirer d’artistes d’une autre époque dont pas grand monde ne revendiquait alors l’influence, pour nous distinguer de tous ces groupes très rock qui apparaissaient. C’est juste venu comme ça, c’est ce que nous aimions. Certains de ces groupes auxquels tu faisais allusion sont arrivés un peu après nous, mais je ne pense pas qu’ils se soient dit : « tiens, Midlake rappelle un peu Fleetwood Mac, nous aussi nous devrions nous en inspirer » ! En fait, c’est plutôt aux journalistes de se demander ce qui va amener un groupe à faire la musique qu’il fait, le puzzle de ses influences. Heureusement, ce n’est pas à nous de nous en occuper ! (sourire)

Vous vous êtes rencontrés à la fac de musique de Denton, où vous avez étudié le jazz. Sur scène, votre niveau de jeu est impressionnant. Vous considérez-vous comme des virtuoses ?
E. P. :
Ces deux-là le sont ! (il désigne ses camarades)
M. S. : Après, tout dépend de ce que l’on en fait. Il y a des musiciens qui ont étudié, qui ont de grandes compétences instrumentales, mais ce qu’ils font est horrible. Dès le début de Midlake, nous avions des ambitions assez élevées, mais nous voulions faire en sorte de ne pas sonner comme une bande de gamins sortis d’école de musique qui cherchent à faire « de l’art ». Ça nous a quand même pris des années pour tracer notre propre voie. Je me souviens que quand j’ai découvert les Pixies, j’ai trouvé ça merveilleux même si ce n’était pas toujours très carré sur scène. Tu es jeune et énervé, et la puissance émotionnelle de cette musique te touche. Tu te dis que même si tu n’es pas un très bon musicien, tu peux faire ça et que ça a une valeur artistique. Mais d’un autre côté, il y a des groupes dont les membres sont vraiment très brillants et mettent eux aussi leur talent au service de l’expression d’une personnalité musicale. Qu’on soit virtuose ou non, l’important c’est d’avoir une vision artistique, et celle-ci peut prendre des aspects très divers. Par ailleurs, il y a aussi des musiciens médiocres qui font de la mauvaise musique !
J. C. : J’adore Coltrane, qui était de toute évidence un virtuose. Mais j’aime tout autant le Velvet Underground, qui pouvait jouer des morceaux sur un accord. Nous avons passé pas mal d’années à désapprendre ce que nous avions appris à l’école de musique, pour recommencer de zéro. Mais tu gardes les compétences instrumentales qui te permettent de jouer ce que tu entends dans ta tête. Après, tout dépend si tu utilises tes pouvoirs pour faire le bien ou le mal ! (rire général)

Une question assez évidente pour finir : pensez-vous que nous aurons à attendre moins de neuf ans pour votre prochain album ?
E. P. :
Maintenant que nous sommes enfin réunis, nous projetons de poursuivre sur notre lancée, on peut donc espérer que cela demandera moins de temps… Le groupe ne pourrait de toute façon pas prendre de nouveau une pause aussi longue. Le processus d’écriture devrait être plus fluide. Même quand nous sommes en tournée, nous avons des idées de chansons qui viennent. En tout cas, l’accueil que les fans nous ont réservé jusqu’ici sur cette tournée nous donne vraiment l’envie de continuer. Le désir est là.

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