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Interviews

Thomas Richet (Old Mountain Station) : « L’envie est toujours là »

Cela fait déjà une dizaine d’années que les Parisiens de Old Mountain Station portent haut la bannière d’un rock indé à guitares, chanté en anglais, dans un pays pas forcément très réceptif. Sorti il y a quelques mois, le nouvel album, “The Summer Ends”, qui voit le groupe faire évoluer un peu sa formule sans renier ses fondamentaux, n’a malheureusement pas pu être défendu sur scène pour l’instant. Il nous paraissait donc d’autant plus nécessaire de donner un coup de projecteur à ce disque très réussi, en compagnie de Thomas Richet, chanteur, guitariste et cofondateur de la formation.

Le nouvel album sort cinq ans après le précédent. La gestation a été particulièrement longue ?
Thomas Richet : Pas tant que ça, en fait. On a commencé à l’enregistrer deux ans après la sortie du deuxième album et on n’a pas mis énormément de temps. Mais après, il y a eu toute une série de retards : du mix, du label, de la pochette… Là-dessus, le confinement est arrivé donc on s’est dit : autant attendre. Sauf que ça a duré et qu’à un moment, il a bien fallu le sortir ! En fait, si ça n’avait tenu qu’à nous, le disque aurait sans doute été publiéavant le confinement.

La composition du groupe a-t-elle changé ?
Non, elle est restée stable, alors que la section rythmique avait été remplacée entre le premier et le deuxième album. On a juste un claviériste en plus, qu’on avait rencontré juste après l’enregistrement du deuxième album. Il nous avait donc accompagnés sur les concerts qui avaient suivi, mais c’était la première fois qu’il jouait avec nous en studio et travaillait sur les arrangements des morceaux. Outre les claviers, il a fait beaucoup de chœurs.

Il n’y avait pas de claviers sur les albums précédents ?
Si, mais c’était surtout mois qui bidouillais. Sur le premier, un ami de Kid Loco avaient joué un peu d’orgue aussi. Là, le fait d’avoir quelqu’un en plus apporte une vraie ampleur aux chansons.

Le groupe, au départ, c’est surtout toi ?
C’est surtout moi et Alexandre, l’autre guitariste. Nous sommes de vieux amis de collège, nous nous sommes rencontrés en 6e à Nantes. On a commencé à jouer de la guitare ensemble, puis on a monté un groupe de reprises au lycée. Nous sommes les forces motrices du groupe, son noyau, nous composons environ la moitié des morceaux à deux, je compose seul le reste, et j’écris tous les textes. Alexandre et moi enregistrons nos parties chez nous – pour le moment, je n’ai pas eu de problèmes avec mes voisins ! –, et pour les rythmiques, c’est fait en studio.

Au départ, pensiez-vous pouvoir obtenir davantage qu’un succès d’estime et de bonnes critiques ? Ou est-ce que le genre de musique que vous faites vous condamnait de toute façon à une certaine confidentialité en France ?
On avait toujours au fond de la tête l’idée que ce serait compliqué, mais je pense qu’on n’imaginait pas à quel point. On se disait qu’on arriverait au moins à faire des concerts à droite à gauche en France, qu’on aurait un tourneur… Bon, on en a eu un sur le premier album, mais là, clairement, ça n’arrivera plus. Je ne sais pas si le genre de musique qu’on fait est sous-estimé, ou même un peu méprisé… Pour le premier album, on avait réussi à donner pas mal de concerts, on avait joué à Toulon, à Nantes… Puis notre tourneur a arrêté son activité et est parti vivre en Islande. Pour le deuxième album, je crois que j’ai contacté tous les tourneurs de France pouvant correspondre à la musique qu’on fait, et aucun n’était intéressé. J’ai aussi essayé de trouver moi-même des dates, mais ça ne mordait vraiment pas. Quand tu n’as pas les contacts, c’est même difficile d’obtenir ne serait-ce qu’une réponse.

Il faut être un peu connu pour pouvoir donner des concerts, mais il faut donner des concerts pour se faire connaître…
Oui, et il faut faire des concerts pour vendre des disques, et vice versa. En France, ce sont des petits réseaux de programmateurs qui se connaissent tous et qui font souvent jouer les mêmes groupes. Malheureusement, ça ne laisse pas beaucoup de place pour les autres. Ceci dit, nous ne sommes pas les plus à plaindre : nous existons toujours, nous avons un label… Nous y trouvons quand même notre compte, au fond. Beaucoup de groupes avec qui nous jouions dans les bars parisiens à nos débuts n’existent plus.

En écoutant le disque et en regardant les titres, j’avais l’impression à la fois d’un chant d’adieu (les deux premières chansons s’intitulent “Adios” et “Farewell Old Joys”) et d’un bilan un peu désenchanté (“I’d Like to Think I Got Wiser”, “We’ve Seen It All Before”).
On a la quarantaine, j’ai eu un enfant entre les deux derniers albums, j’ai maintenant un boulot à plein temps… C’est l’heure des bilans, en effet, on se demande pourquoi on fait encore de la musique, si on doit continuer. Ces thèmes se sont imposés par la force des choses.

A propos de votre musique, ce sont un peu toujours les mêmes références qui reviennent : Weezer, Grandaddy, Pavement, Girls in Hawaii. Dans une chronique de votre premier EP sur POPnews, on citait aussi Okkervil River. Mais j’imagine que vos goûts musicaux sont plus larges ?
L’idée de départ pour le dernier album, c’était justement de faire quelque chose qui sonne moins années 90, voire un peu new wave dans le son grâce aux claviers. Je suis donc assez surpris qu’on nous sorte toujours les mêmes noms, même si la plupart étaient cités dans le communiqué de presse, et si un morceau comme “Adios” peut effectivement évoquer Grandaddy. J’avais décidé consciemment de m’éloigner de ça, la première chose que j’avais dite au mixeur, c’était qu’on ne voulait pas un son « années 90 », mais plus moderne. Et la plupart des critiques du disque renvoient à cette époque, en nous considérant parfois comme une sorte d’ersatz, ce qui est toujours un peu pénible… Donc soit nous nous sommes plantés, soit ceux qui écrivent ont une idée préconçue de notre musique.

Dès le début, il était évident que les textes seraient en anglais ?
Oui, complètement. J’ai vécu trois ans aux Etats-Unis et je suis bilingue. En outre, je n’écoute quasiment pas de musique en français, à part Dominique A peut-être, ou Superflu. Je ne me sens vraiment pas d’affinités avec la chanson française. C’est naturel pour nous, c’est une question que ne nous sommes jamais posée. Peut-être qu’on aurait dû en fait, car je sais que c’est un énorme frein aujourd’hui, même si la mode étaient plutôt à l’anglais chez les groupes français il y a quelques années. Là, c’est plutôt la tendance inverse, je vois pas mal de groupes qui passent de l’anglais au français, du rock indé à la chanson aux sonorités années 80… Mais c’est pas pour autant que ça marche, ça peut être perçu comme une simple manœuvre commerciale.

Vous êtes chez We Are Unique! depuis vos débuts. Comment s’était faite la rencontre ?
Par l’intermédiaire de Mickaël Mottet, alias Angil, qui était un peu leur directeur artistique, c’est lui qui écoutait les démos. Il avait flashé sur le morceau “New Song”, qui allait se retrouver sur le premier album et qu’on avait mis sur la plateforme CQFD (Ceux qu’il faut découvrir) des “Inrocks”. C’était un peu le MySpace de l’époque ! On avait rencontré Mickaël une ou deux fois à Paris quand il était venu jouer, il nous avait pas mal soutenus. Quand on a enregistré le premier album avec Kid Loco, il nous semblait logique d’envoyer les morceaux à We Are Unique!, qui était tout à fait partant pour le sortir.

Cette collaboration avec Kid Loco pouvait paraître surprenante. Comment étiez-vous entrés en contact ?
Même s’il est plus connu pour ses disques d’électro downtempo, il avait quand même produit Departure Lounge, dont le style n’est pas si éloigné du nôtre. Mais oui, ça peut effectivement surprendre. En fait, ça s’est fait de façon très simple. Avec le batteur, j’étais allé voir Julie B. Bonnie [créditée au violon et aux chœurs sur le premier album, NDLR] en concert à la Bellevilloise, je crois, et il était là. On est allés lui parler, on lui a dit qu’on avait un groupe et qu’on aimait bien ce qu’il faisait. Il voulait bien écouter nos maquettes, donc on les lui a envoyées, et deux semaines plus tard on s’est vus dans un café. Le courant est passé. C’est vrai qu’on ne l’associe pas tellement à ce genre de musique, mais il a quand même un état d’esprit assez lo-fi même si on ne peut pas vraiment décrire ses productions ainsi. Il bosse de manière très simple, dans un tout petit studio, avec de vieilles machines. C’est de l’artisanat, ce qu’il fait, et ça nous convenait très bien.

Bien que vous ne soyez pas tout à fait de la même génération, vous vous retrouviez autour de références communes ?
Kid Loco, il a toutes les références ! Il écoute aussi bien du hip-hop old school des années 80, du free jazz, du funk… C’est une vraie encyclopédie. Il est très punk aussi, il a travaillé avec le label Bondage et le premier groupe qui l’a fait basculer dans la musique, c’est The Clash. Tu as forcément des atomes crochus avec Jean-Yves.

Les pochettes sont de plus en plus graphiques et élaborées. C’est quelque chose d’important pour vous ?
Forcément, car c’est la première porte vers le disque. On a toujours en tête des labels comme 4AD qui avaient une empreinte graphique très forte, et on a nous aussi une grande exigence en matière de visuels. On a eu la chance de tomber sur les bonnes personnes. Pour les deux premiers albums, c’était via We Are Unique! : Gérald, qui s’occupe du label, avait proposé un collage pour le premier, et un de ses amis s’était occupé du second. Pour le dernier, on a demandé au directeur artistique de “Télérama”, Loran Stosskopf. Il a utilisé des néons cassés qui traînaient, ils avaient servi pour une couve du magazine. Malheureusement, faute de moyens, on n’a pas sorti le disque en vinyle. Avec Alexandre, le guitariste, on a hésité à financer le pressage nous-mêmes, car le label ne pouvait pas. Mais on s’est dit qu’avec l’absence de concerts, ça risquait d’être difficile de le vendre et qu’on allait se retrouver avec des cartons de disques au fond de nos caves. Ça brise le cœur, on aimerait tenir un bel objet… Si jamais l’album cartonne, on pourra toujours faire une édition vinyle. Ou peut-être que dans quelques années, un label américain de rééditions le sortira comme un trésor caché du rock indé français !

Comment envisagez-vous la suite ?
Je prépare un album solo, plutôt dans une veine folk avec machines. L’idée, c’est qu’il n’y ait quasiment que de la guitare acoustique et des sonorités électroniques. Il serait produit par Kid Loco. Je travaille donc là-dessus. En revanche, on n’a pas encore commencé à bosser sur un nouvel album d’Old Mountain Station, mais on en parle. On attend un peu de voir. On aimerait déjà faire quelques concerts pour cet album-ci, on verra quand les salles vont vraiment rouvrir. Il y aura sans doute un énorme embouteillage… En mars, on a fait notre première répète depuis près de deux ans, dans une salle, avec des attestations. Ce n’est pas évident mais pour le moment, l’envie de faire de la musique ensemble est encore là, on est vraiment une bonne bande de potes et on ne se prend pas du tout la tête.

Photos : Christian Debbane.

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