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Interviews

Pierre-Yves Macé : « “L’effet rebond” n’est pas le disque de collaboration qu’on pourrait imaginer »

Sylvain Chauveau et Pierre-Yves Macé renouvellent le concept de collaboration et de double album avec “L’Effet rebond”, enregistrement aux confins de la pop, lde a musique contemporaine, de l’électro-acoustique et de la musique improvisée. Nous saisissons la balle au bond et posons quelques questions-miroirs aux deux auteurs, ni tout à fait autres ni tout à fait les mêmes. Après Sylvain, le second service est pour Pierre-Yves Macé, compositeur protéiforme dont nous avions aimé, entre autres, le “Phonotopies” avec Silvain Vanot.

Aviez-vous depuis longtemps une envie de projet commun avec Sylvain en dehors de l’Ensemble O  ? Peux-tu nous dire comment Sylvain t’a présenté le projet  ?
Sylvain et moi nous connaissons depuis une éternité  : 2003, peut-être  ? A vrai dire, nous avons souvent collaboré ensemble : il m’est arrivé de jouer du piano pour les concerts de Sylvain (l’Ensemble Nocturne avec les reprises de Depeche Mode), de réaliser des arrangements ou des éditions de partitions pour ses disques et musiques de film. Et puis, il y a eu le projet ON avec Steven Hess, auquel j’ai participé en tant que compositeur invité le temps d’un disque (“Second Souffle”, 2007). Malgré notre proximité, nous n’avions jamais, jusqu’à présent, cosigné un disque tous les deux. Mais il faut préciser que “L’Effet rebond” n’est pas le disque de collaboration qu’on pourrait imaginer  : ce sont deux disques bien distincts, autonomes, qui dialoguent tant par l’origine commune des matériaux que par ce que j’appellerais des affinités esthétiques  : un amour immodéré de la miniature, un penchant marqué pour la sobriété. 
Sylvain parlera certainement mieux de l’origine du projet, mais voici ma version  : Sylvain avait presque terminé son disque. Il m’a demandé d’intervenir sur sa longue pièce “SCG” : j’ai alors esquissé ce qui allait devenir “Rose-Iridium”. Ma proposition a beaucoup plu à Sylvain, mais était tellement éloignée de ce qu’il imaginait pour son disque qu’il m’a fait cette proposition assez inattendue : produire un disque entier à partir de sa matière première, un disque qui ne soit pas une copie carbone ou un « disque de remix » (so 90’s !), mais une œuvre autonome, que je puisse assumer de mon côté comme un disque solo. 

Tu as une formation musicale plus académique que Sylvain. Comment composes-tu  ? De manière instinctive, en pratiquant ou à l’aide de partitions  ?
Ma formation musicale n’est pas exactement académique puisque je n’ai pas du tout suivi les classes d’écriture ou de composition dispensées dans les conservatoires, mais il est vrai que j’ai appris à me servir de tous les outils disponibles, l’informatique musicale au même titre que l’écriture de partitions. Je mobilise ces techniques en fonction de mes besoins. Sur certains projets, il m’arrive de ne pas écrire une seule note de musique et de tout réaliser avec les machines ; sur d’autres, au contraire, je produis une partition dont l’interprétation n’est plus de mon ressort, mais de celui des interprètes, ensembles ou orchestres qui s’en emparent et se l’approprient. Par exemple, je n’ai pas écrit une seule note pour “Rose-Iridium” : tout s’est écrit de façon intuitive, au moment de l’enregistrement, puis au montage/mixage. Alors que pour “Unsentimental”, la partie de violoncelle jouée par Maitane Sebastián est écrite sur une partition tout ce qu’il y a de plus classique.  

As-tu un instrument favori  ? Le piano (y compris frappé !) ou l’ordinateur ? Ce qui est frappant, justement, c’est que tu sembles autant à l’aise avec les collages, les instruments acoustiques, les traitements, la mise en place. Te considères-tu comme un musicien de studio ou un compositeur ?
Je n’ai pas d’instrument favori : mon expérience de compositeur m’a amené à étudier et à aimer tous les instruments, mêmes ceux pour lesquels j’avais des a priori ou des résistances culturelles (l’accordéon, la cornemuse, la mandoline) ou encore les instruments dits “pauvres” (le piano jouet, que l’on entend dans “L’Effet rebond”, les flûtes à bec et autres appeaux). Il y a aussi la question des personnes  : de plus en plus, je cherche à écrire pour les musiciens que je connais et aime. Maitane Sebastián (violoncelle) et Cédric Jullion (flûte) ne sont pas seulement de merveilleux instrumentistes, ce sont aussi des ami(e)s que j’ai le plus grand plaisir à retrouver dès que l’occasion se présente. Pour “L’Effet rebond”, j’ai resserré la question des instruments à cette proximité-là : les instruments des ami(e)s et ceux que je peux jouer moi-même, en bricolant un peu – je suis plutôt un piètre pianiste… 

Dans les années 2000, l’ordinateur nous paraissait être un fabuleux nouvel outil de production sonore et cette impression s’est un peu ternie au fil des ans (la palette semble être restée la même). Qu’en penses-tu  ?
Je suis assez d’accord. J’ai pu suivre d’assez près l’émergence de la laptop music au tournant des années 2000, il y avait une effervescence, une créativité assez incroyable. On a l’impression aujourd’hui de tourner un peu en rond, comme si tout avait été fait en l’espace d’une petite décennie. C’est le signe qu’il faut chercher ailleurs. En ce qui me concerne – est-ce un hasard  ? –, j’ai commencé à m’intéresser aux instruments acoustiques et à écrire des partitions au début des années 2010, sans pour autant délaisser l’électronique, mais en cherchant de nouvelles manières de la croiser à l’écriture instrumentale. J’essaie de renouveler ce qui s’appelle « musique mixte » dans le langage de la musique électro-acoustique, depuis le point de vue plus pop de la culture du disque, de la production, du travail de studio. 

Ta version laisse une part plus importante que celle de Sylvain à sa voix. Était-ce ton intention de lui donner une couleur sinon plus pop, du moins un côté plus « chanson » (même si l’appellation ici est vraiment particulière)  ?
Je ne voulais pas que mon disque soit purement instrumental alors que celui de Sylvain est chanté. A chaque nouveau disque, j’essaie d’explorer une direction différente et jusqu’à présent je n’avais jamais vraiment travaillé sur le format chanson (si l’on excepte le cas particulier de “Song Recycle”). Cela m’a semblé donc d’autant plus intéressant de creuser dans ce sens. C’était un défi pour moi d’intégrer la voix de Sylvain – avec son timbre et son expressivité si particulière – et de continuer à écrire ma musique, en signant le disque de mon nom.   

Vous échangiez-vous les pistes en cours avec Sylvain ou chacun a-t-il découvert le travail de l’autre a posteriori  ?
De ce point de vue, il y avait une asymétrie inévitable entre nos deux disques, puisque je me suis appuyé sur des matériaux qui, en partie, y figurent – donc je l’ai écouté dès le début. Mais lorsque nous avons défini le « cahier des charges » de notre projet commun, il a été convenu que je n’écouterais pas les versions remaniées du disque de Sylvain et que Sylvain n’écouterait pas mon disque avant que tout soit fini. Une manière de plus de signifier que ce n’est pas un disque de « collaboration ».   

Y a-t-il un ou des principes de composition, des clés spéciales à découvrir dans l’album ? Je pensais beaucoup au Nachtmusik de la 7e Symphonie de Mahler dans le morceau “Nuitamment”. Est-ce que ce sont des pistes (la musique occidentale moderne) qui irriguent aussi ta musique  ?
Il n’y a pas de clé, mais oui, bien sûr, j’écoute énormément de musique dite classique et Gustav Mahler figure en bonne place dans mon panthéon personnel  : la 9e Symphonie, le Chant de la Terre ou les Kindertotenlieder en particulier. Dire en quoi cette musique-là m’influence est plus délicat, même si je pense que dans le goût de la miniature qui nous relie, Sylvain et moi, il y a quelque chose qui vient du romantisme : peut-être pas tant celui de Mahler avec ses grandes constructions symphoniques, que celui, plus intimiste, des Scènes d’enfant de Robert Schumann ou du dernier Franz Liszt (La lugubre gondola). 
Pour “Nuitamment”, ma référence était plutôt la musique de Laurence Crane, un compositeur anglais très minimal, chez qui les motifs s’emboîtent de manière chaque fois renouvelée, sous une surface apparemment très répétitive. 

Quels sont tes ajouts à ta version  ? Quelle liberté as-tu laissé aux musiciens qui sont intervenus pour “Iridium”  ?
J’ai veillé à doser aussi parcimonieusement que possible les échos entre les disques pour créer une sorte de jeu de pistes (comme tu le pointais très justement dans ta chronique). Dans  “Nuitamment”, la guitare acoustique de Sylvain provient de la chanson “PG” tandis que j’ai utilisé le texte d’une autre chanson (“LN”), un court poème anglais d’Aram Saroyan. Dans ”You Do Not”, j’ai repris le texte de Philip Guston que Sylvain cite dans “PG” et lui ai demandé de le chanter sur une mélodie différente, à partir d’une suite très simple de notes à l’harmonium. Et quant à mes deux petites pièces pour piano (“Nighted” et “More Gloom and the Light of That Gloom”), elles n’ont aucun rapport avec le disque de Sylvain, sinon que celui-ci comprend également deux pièces pour piano solo. Toutes les parties instrumentales (les miennes comme celles de Sylvain, Cédric et Maitane) étaient plutôt écrites, je suis arrivé en studio avec une idée assez claire de ce que je voulais. 

Peux-tu nous donner les clés du titre  ? C’est un métal de transition, entre l’osmium et le platine, si j’ai bien compris ? On retrouve un lien sémantique avec les objets disques mais aussi sans doute la musique, à cause des couleurs (iris, arc-en-ciel…).  Comment vous êtes-vous mis d’accord sur le(s) titre(s)  ?
Sylvain a eu cette idée que nos disques portent le même titre, mais un sous-titre différent, qui fasse référence à un métal du tableau périodique des éléments (peut-être une allusion à Table of the Elements, le label très influent des années 1990 ?). L’iridium m’a plu  : c’est un métal résistant aux températures extrêmes  : son point d’ébullition est de 44000 degrés, ce qui m’a donné une idée de titre pour une petite pièce électronique du disque. 

Quels sont tes derniers coups de cœur en littérature, peinture, musique  ? Quels sont les artistes vers lesquels tu reviens toujours  ?
En littérature : l’œuvre d’Antoine Volodine et le dernier livre de mon amie Nicole Caligaris, Carnivale, un roman incroyable. Pour la musique, la réédition du disque de Jacques Thollot, “Watch Devil Go”, est restée longtemps sur ma platine, de même que le premier disque de David Garland, “Control Songs”. Et du côté de la musique contemporaine, j’ai un faible pour Caroline Shaw et Philip Venables ; cela fait du bien de voir émerger des personnalités très fortes dans un champ qui a tendance à se standardiser. Mes fondamentaux : Walter Benjamin, Igor Stravinsky, Morton Feldman, Scott Walker, Chantal Akerman. 

Considères-tu que les pièces ont plusieurs possibles de vie  ? Comme ta pièce “Song Recycle” est une autre forme d’état des chansons glanées sur YouTube  ? T’intéresses-tu à la physique et à la chimie  ? Penses-tu à des relations mathématiques lorsque tu composes  ?
J’ai une culture scientifique assez pauvre et ma relation à la physique et la chimie est très lointaine (et plus poétique que scientifique). Quant aux relations mathématiques, elles sont présentes à un niveau assez superficiel. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que j’ai retenu la leçon de Lavoisier : je crois fondamentalement aux transformations. Tout ce qui semble nouveau n’est que reprise, recyclage, altération. D’où mon tropisme pour la reprise de matériaux préexistants, les citations et autres prélèvements. D’où également ma tendance à vouloir toujours retoucher mes pièces  : lorsqu’une de mes anciennes partitions est rejouée, j’ai du mal à ne pas y opérer de changements, à la laisser telle quelle : très souvent je la réécris. 

Tu as travaillé deux fois, il me semble, autour de Wagner (“Laurent Sauvage n’est pas une Walkyrie”, 2010 et “L’Indestructible Madame Richard Wagner” 2011). Ta musique me semble être la totale opposée de celle du maître de Bayreuth. Quelle est ta relation avec le concepteur de l’art total (Gesamtkunstverk)  ?
Je ne m’attendais pas à parler de Wagner, mais tu as raison: j’ai une relation très ambiguë à ce compositeur. Il y a quelque chose dans son gigantisme qui provoque une nette résistance chez moi : le grand orchestre, les développements interminables, les voix lyriques qui vocifèrent pendant des heures… Pas ma tasse de thé, pour le dire trivialement. Sans parler de l’imaginaire un peu heroic fantasy (si tu me permets cet anachronisme) lié à la mythologie nordique ; ni du caractère assez repoussant du personnage et de son idéologie. Pour autant, je ne suis pas insensible à son rêve du Gesamtkunstwerk et assez admiratif de son opiniâtreté à le concrétiser (il a écrit lui-même ses livrets, créé son festival, construit sa propre salle de spectacles…). C’est une œuvre tellement imposante qu’on ne peut pas la nier ou l’ignorer. J’ajoute que j’ai une admiration inconditionnelle pour le prélude de L’Or du Rhin – une musique spectrale ou ambient avant l’heure – et je considère le 3e acte de Tristan et Isolde comme un joyau absolu. 

Ton album est magnifique. Le titre “Rose-Iridium”, électro-acoustique riche en couleurs mais aussi rythmé et hypnotique, me fait penser à Nils Frahm, ou du moins à ce qu’on serait en droit d’attendre et d’entendre en lisant les critiques dithyrambiques le concernant et que tu accomplis magnifiquement en restant exigeant et accessible. Est-ce qu’aller plus avant dans le champ plus pop entrouvert avec “L’Effet rebond” ne te tente pas  ?
Merci pour ce que tu écris sur le disque ! Bien sûr que les perspectives qu’il m’a ouvertes, en direction d’une musique plus immédiate, plus dépouillée, plus pop même, marqueront mes travaux à venir, mais jusqu’à présent, j’ai veillé à ce que chacun de mes disques soit très différent des précédents. Donc, il est à prévoir (à souhaiter) que le prochain m’amène encore ailleurs.    

Propos recueillis par messagerie électronique en novembre 2022.

Photos de Thomas Jean Henri.

“L’Effet rebond” est sorti le 14 octobre 2022 chez Sub Rosa. Le CD est disponible ici et fera le plaisir des petits mais surtout des grands au pied du sapin.

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