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“Meet Me in the Bathroom” de Lizzy Goodman

A l’approche des fêtes, une idée de cadeau avec cette passionnante histoire orale de la scène new-yorkaise des années 2000, qui a marqué tant l’histoire de la musique que celle de la ville.

Tout vient à point à qui sait attendre. Au cours des six longues dernières années, nous avons pu éprouver la pertinence de ce proverbe tant l’attente a été interminable avant de voir paraître la traduction française du livre qui nous intéresse ici. Après sa sortie initiale en 2017 aux Etats-Unis, “Meet Me in the Bathroom” est en effet enfin arrivé dans les librairies françaises à la fin du mois de juin de cette année. Dans cet ouvrage, la journaliste américaine Lizzy Goodman (qui, dans ses jeunes années, a eu le guitariste des Strokes Nick Valensi comme collègue de travail dans un restaurant, aux débuts du groupe) raconte une histoire orale de la scène new-yorkaise des années 2000, sur le modèle revendiqué du “Please Kill Me” de Legs McNeil et Gillian McCain sur le punk rock américain, du Velvet Underground à la scène du CBGB, en passant par les Stooges et les New York Dolls. Pour ce faire, ayant commencé ses entretiens fin 2011-début 2012, elle a eu l’occasion d’interviewer plus de deux cents personnes pour aboutir à une somme de plus de six cents pages – où les citations des personnes interviewées sont agencées de telle sorte qu’elles finissent par se répondre les uns aux autres – qui emprunte son titre à une chanson de “Room on Fire”, le second album des Strokes.

Des Strokes, en toute logique, il est beaucoup question dans le livre, le quintette new-yorkais ayant eu un vrai rôle de déclencheur de cette ébullition qui a secoué la ville durant la première décennie de ce siècle. On apprend ainsi en détail la genèse du groupe, on rentre, au moins en partie, dans son intimité et surtout, on se rend compte de l’impact de leur premier album “Is This It” dont la sortie en 2001 a fait que « du jour au lendemain, New York est devenu le centre du monde », comme le dit la DJ Justine D, le journaliste Marc Spitz allant jusqu’à comparer l’arrivée des Strokes au concert des Sex Pistols au Free Trade Hall de Manchester en 1976. A partir de là, tout le monde se jette sur les artistes new-yorkais, que ce soit les labels (le succès des Strokes a notamment permis de relancer Rough Trade), les hebdomadaires musicaux anglais, la radio, la télévision et bien sûr les marques et la publicité qui y voient là un bon filon à exploiter.
Hystérie, folie et surexcitation sont les mots utilisés pour qualifier cette période (même si le 11 Septembre plongera tout le monde dans la sidération) et les retombées dont ont pu bénéficier les autres groupes, qu’il s’agisse des Moldy Peaches, d’Interpol ou des Yeah Yeah Yeahs, qui, plus de vingt ans après sa création, est toujours en bonne place dans le classement des meilleurs noms de groupe au monde. Sa chanteuse Karen O a d’ailleurs eu du mal à supporter la pression et le fanatisme dont elle a fait l’objet. Toujours est-il qu’avec le succès viennent inévitablement les excès, les Strokes eux-mêmes n’étant pas les derniers à y plonger, en particulier pendant leur première tournée américaine de 2002 conclue par le “MTV $2 Bill Show”, concert filmé assez déjanté qu’ils ont donné à Los Angeles pour MTV.
Si le livre nous fait rentrer dans l’intimité des Strokes, il nous fait aussi découvrir celle du label DFA et de la relation quasi fusionnelle existant au départ entre les producteurs Tim Goldsworthy et James Murphy avant que cela se gâte et que Tim Goldsworthy finisse par retourner chez lui en Angleterre. Des années plus tard, des propos assez acrimonieux sont même tenus à ce sujet par les différents protagonistes de ce mélodrame.

Même si le livre se concentre surtout sur les années 2001 à 2003, il évoque aussi les changements qui apparaissent au milieu des années 2000 avec Karen O qui déménage à Los Angeles, Interpol qui arrête les excès ou encore certains groupes qui signent sur des majors. Une autre évolution importante est la migration progressive des artistes de Manhattan vers Brooklyn qui, avec ses loyers moins élevés, ses grands lofts et entrepôts, offre de la place pour organiser des fêtes assez démentes. Une atmosphère de plus grande liberté y règne.
Au mitan de la décennie apparaît alors une deuxième vague de groupes tels que Dirty Projectors, Grizzly Bear ou Vampire Weekend dont beaucoup viennent de Brooklyn et qui bénéficient de l’engouement et de la vitesse du buzz sur Internet, qui est alors un élément nouveau pour la circulation de la musique. Certains ont même plus de succès que les Strokes, Vampire Weekend en particulier, eux qui étaient très fans de la formation de Julian Casablancas mais qui se sont appliqués à ne pas reproduire les mêmes erreurs et ont cherché consciemment à ne pas sonner comme eux. La réussite de ces groupes met un coup de projecteur sur Brooklyn et suscite une « ruée vers l’or dans l’empire du cool » comme le dit Matt Berninger, le chanteur de The National. Inévitablement, comme Manhattan quelques années plus tôt, ce borough de New York se gentrifie, les quartiers occupés par des musiciens fauchés finissent par l’être par des gens plus fortunés. Les prix de l’immobilier explosent, l’environnement change.

Se concluant par le fameux concert de LCD Soundsystem, le groupe de James Murphy, au Madison Square Garden en 2011 qui, comme tout le monde en était déjà conscient à l’époque, a marqué la fin de cette épopée, le livre de Lizzy Goodman narre donc autant l’évolution d’une scène musicale que celle de son industrie et de la ville où elle est née, New York devenant « un produit marketing branché et mondialisé », estime le le journaliste Imran Ahmed. Le travail de l’Américaine a aussi connu un prolongement très intéressant avec le documentaire du même nom sorti l’année dernière, incarnation en images et en musique, aussi excitante qu’émouvante, de cette période électrisante qui a laissé son empreinte tant dans l’histoire de New York que dans l’histoire de la musique.
Mais il n’était pas possible de conclure cet article sans laisser fort logiquement la parole à un membre des Strokes et plus précisément à Albert Hammond Jr., un de ses deux guitaristes, dont la carrière solo est également tout à fait estimable : « Bien sûr, tout le monde veut gagner du fric, même nous, mais ça n’est pas aussi excitant qu’une bonne chanson que tu joues devant un public réceptif, qu’un bon enregistrement ou qu’une tournée. C’est plus enthousiasmant que de gagner un million de dollars. » Amen.

“Meet Me in the Bathroom” de Lizzy Goodman, traduit de l’anglais par Jean-François Caro, éd. Rue Fromentin, 641 pages, 29 euros.

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