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Concerts

Michelle Blades, Gaétan Nonchalant et Grand Veymont, Petit Bain, Paris, 13 décembre 2023

Gaétan Nonchalant fêtait en cette mi-décembre la sortie de son premier album chez Objet Disque à Petit Bain en compagnie de Michelle Blades et Grand Veymont. Comme un condensé de ce que la musique d’ici peut offrir de meilleur quand elle ne suit que ses propre règles.

Une release party est toujours un moment un peu particulier pour un artiste ou un groupe. On joue plus ou moins à domicile, les potes (dont beaucoup sont eux-mêmes musiciens) sont là, on attend avec un mélange d’excitation et d’appréhension la réaction des spectateurs à des chansons qui sont souvent jouées pour la première fois sur scène. Pas de quoi stresser pour autant un chanteur qui a choisi de se présenter sous l’alias de Gaétan Nonchalant, et dont le premier album “Changement de programme” ne fait pas l’objet d’un buzz tétanisant à la Zaho de Sagazan, recueillant juste un bel accueil un peu partout – ce qui n’est déjà pas mal. Histoire de ne pas trop s’exposer, la tête d’affiche se retrouvait quand même prise en sandwich entre deux autres artistes qui lui sont liés : il joue avec la première sur disque et sur scène, et partage le même label que les seconds, Objet Disque, fondé par Rémy Poncet alias Chevalrex (qui tenait lui-même le merch) pour sortir des disques qu’il aime.

C’est Michelle Blades qui ouvré la soirée sur les coups de 20 heures, seule avec sa guitare. Si on l’avait vue ces dernières années accompagnée d’un groupe (feat. Gaétan Nonchalant, donc), elle a beaucoup pratiqué l’exercice solo dans lequel elle est parfaitement à l’aise. Son patronyme se prononce à l’anglaise à la façon d’un nom d’artiste tranchant bien que cette Parisienne d’adoption soit originaire du Panama, issue d’une prestigieuse lignée de musiciens. Sa musique témoigne de ces mélanges, touillant dans un grand chaudron folk américain, psychédélisme free, rythmes latins, paroles tantôt en anglais, tantôt en espagnol… En version groupe, sa musique donne l’impression de s’inventer au fur et à mesure, partant souvent dans des directions inattendues. En solo, c’est un peu moins surprenant mais tout aussi beau, porté par une voix chaude et puissante. Jouant un nouveau morceau, la chanteuse, qui n’a rien sorti depuis le mini-album “Nombrar las cosas“ en 2020, annonce la publication prochaine d’un « space opera ». On a hâte !

Gaétan Nonchalant semble lui aussi un peu dans l’espace : en vidéoprojection derrière lui s’affiche un ciel nocturne naïf, avec étoiles et planètes. Il est venu accompagné des trois musiciens (claviers, basse, batterie) qui jouent avec lui depuis plusieurs années, d’où une complicité palpable et une impeccable cohésion. La setlist sera évidemment axée sur l’album, mais celui-ci étant assez court, le chanteur puisera aussi des extraits de son EP de 2020 “Tout ça pour ça”, avec lequel nous l’avions découvert (nous attendons d’ailleurs toujours qu’il nous envoie un track by track…) : “Gagner son pain”, “C’est la vie” et “La Bérézina”. Ce dernier titre a été repris sur l’album et semble être déjà un petit hymne : le jouant seul, il laissera ses fans chanter les paroles à sa place par moments.

Ne cherchant pas franchement à coller aux dernières tendances, le son navigue comme sur les disques entre soft-rock gentiment psyché et bonne variété française à l’ancienne. La voix pourrait gagner en justesse mais ne manque pas de charme. L’ensemble est suffisamment varié (et le concert relativement court) pour éviter une sensation de mollesse, même si l’on serait preneur de davantage de morceaux dans la lignée du banger “Plages du Nord” (et son délicieux dialogue entre une guitare à la Tom Verlaine et un clavier qui s’amuse avec des sonorités synth pop).

Repérée un peu plus tôt dans la fosse, Emma Broughton alias Blumi vient apporter une touche cuivrée à deux morceaux, puis c’est Michelle Blades qui fait son retour pour le duo “Programme TV”. Philippe Katerine, qui chante l’autre duo de l’album, “Champs de blés”, n’a pas pu faire le déplacement, Gaétan prend donc en charge lui-même sa partie. Si l’influence du Vendéen se fait un peu sentir sur l’écriture de Nonchalant, la vision un brin désenchantée mais plutôt candide de ce dernier, pas vraiment nostalgique (sur “Salle d’attente”, il se souvient apparemment de l’ennui des années d’école), rappelle aussi Julien Baer ou des noms plus anciens : le regretté Nino Ferrer et sa “Désabusion”, Louis Chedid, Pierre Vassiliu, voire Hervé Cristiani ou Yves Simon. De quoi lui ouvrir un public au-delà du petit cercle indé/branché parisien ? C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

La soirée s’achève avec un étonnant duo qui tire son nom du point culminant du massif du Vercors : Grand Veymont. Ex-membres de Tara King th. (dans les années 2000-2010), Josselin Varengo et Béatrice Morel Journel pratiquent un « krautrock de salon » ; plus précisément, on pourrait parler d’une rencontre très seventies entre folk français expérimental façon Emmanuelle Parrenin et kosmische Musik teutonne. Ils jouent face à face, donc de profil pour les spectateurs, des synthés analogiques principalement (en bloquant parfois les touches avec des bouchons de stylos Bic pour obtenir un bourdon !), mais aussi un peu de flûte traversière, d’Omnichord, de trompette, de batterie, et chantent par moments. Ils ont choisi d’interpréter leur dernier album, “Persistance et Changement” (2020, Objet Disque, vivement recommandé), composé d’un seul morceau qui s’étale sur les deux faces. La musique de déploie ainsi pendant une cinquantaine de minutes, sans pause : éminemment concentrés, les deux musiciens semblent inventer le morceau en temps réel, sans qu’on n’ait jamais envie de regarder sa montre. C’est fascinant, comme l’équivalent sonore d’une fleur qu’on verrait éclore : douce transe, hypnose auditive, cela pourrait ne jamais s’arrêter. Le retour à la réalité sera un peu difficile, mais la soirée aura été bien belle.


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